APPARITIONS - 25 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 25 par Philippe Beck

25. Conquête.

 

Pour glisser du sens répressif qu’un mot a pris dans la conversation à un autre sens dont la conversation (la rencontre) a besoin, il faut un geste de pensée. Le geste de la pensée, en produisant un sens libérateur, répond exactement au besoin qui fait souffrir la conversation, puisque chacun a pu observer que celle-ci tournait péniblement en rond, malgré le désir de rencontre ou bien à cause de lui. Ainsi du mot conquête, que Deleuze entreprend de déplacer en fonction d’une souffrance inconsciente qui est la douleur de servir. Servir signifie dans ce cas : bloquer une création commune en quelqu’un. Et la création commune, c’est l’opération par laquelle la singularité du geste répond au besoin du commun. Chaque fois qu’on résiste à la contribution de quelqu’un, à sa conquête, on souffre. Bien entendu, la communauté humaine (que j’appelle ici la compatibilité) est en souffrance au point de nécessiter des conquêtes qui ne sont pas de domination et de servitude. Ubu est le tyran dont la servitude est la plus évidente, et la puissance de faire souffrir est en lui extrême comme l’anti-création ; ses conquêtes commerciales sont d’épouvantables régressions, qui sont des répressions, le fait d’une avidité destructrice, et elles appellent des résistances neuves, des actes créatifs. Le pas gagné est pris à la douleur de servir, et c’est pourquoi on peut parler d’abord d’une conquête de la sensation. La sensation est ce qui détermine notre relation avec la réalité du monde. Là encore, Rimbaud a visé juste sous le terme d’un dérèglement de « tous les sens », en effet « long, immense et raisonné » pour changer les règles intimes d’un régime d’existence. Créer une possibilité de vie (de sentiment ou de sensation), c’est déplacer les conditions générales de façon à rejoindre ce qui, derrière le voile d’Isis de l’idéologie, refuse d’être conquis : le paradis des lois nouvelles et rejetées. La défaite est le régime normal de toutes les entreprises pré-paradisiaques. Le refus, le repli, l’étouffement, l’encerclement, qui sont devenus les règles d’un jardin hypnotique, entravent la force de gagner un état de plus grand accomplissement pour chacun et pour tous. Rien n’est plus vécu et refoulé en même temps, que cette réalité.

La véritable conquête, en créant une possibilité de vie, ne prend pas le pouvoir sur les libertés existantes. Elle porte sur le mode de perception, la relation au temps qu’impose la perception, de manière à faire exister quelque chose qui n’existait pas encore, et de le faire exister à la limite de chacun, de chaque force de renouvellement. Elle peut faire impression, mais seulement pour rendre possible une expérience générale. Si la conquête impériale, qui est extensive, occupe, fixe, organise et administre le territoire et les victimes de l’invasion, la conquête créatrice, quant à elle, libère des devenirs, des circulations, des lignes de fuite aux confins de chaque silhouette douloureuse : elle transforme la sensibilité commune, elle est accès au refusé (à l’autre vie, l’autre sensibilité), comme quand l’enfant chante et danse dans le noir et s’accorde une nouvelle pratique (il fait toujours nuit, et c’est pourquoi nous concevons innocemment la lumière). Affranchir son propre devenir auprès des autres devenirs, c’est absorber et répandre plus de rapports que ne le permet un encerclement fleuri et diverti. Les faux conquérants sont les opérateurs des conquêtes qui ferment. Les conquêtes qui ouvrent ne peuvent jamais être supprimées par celles qui les répriment. L’émeute spirituelle, que Luther concède au malheureux, dessine un liseré d’or à la limite du moi. Chacun est conquête en faisant de sa propre forme un champ de forces vivant. Un nouveau passage dans le réel peut s’appeler une ligne de fuite, non comme fuite hors du monde, mais comme révélation d’un monde fuyant, des éléments d’échappée dans le réel construit. D’où un précepte d’émancipation immobile : « Soyez le roseau noir de vos propres marécages. » Le roseau ou le radar dans le vent se relie aux flux d’un monde mieux perçu depuis ses miasmes, ses humeurs et ses brumes rentrées. Le roseau trouve une issue (une série de relations), balayé par le vent qui lui imprime ses mouvements. Il s’invente une habitation différente, une manière d’être où il est.

Or, que peut l’impératif du roseau au cœur de la tempête délétère, si la force y supprime les formes et les assouplissements ? Que peut-il pour le contour-quelqu’un et la réponse doit-elle être cherchée dans une auto-limitation? Observons le cas de Zeami. Son exil n’est pas une fuite et, pareille à l’amère béatitude du moine Shitao perché sur sa barque comme une Citrouille attentive, sa jouissance qui n’envahit pas est difficilement accessible. De cette disposition rêvée nous savons peu, et Krasznahorkai a raison de le rappeler dans un texte intitulé « Zeami s’en va » (Seiobo est descendue sur terre, 2008). Comment Zeami voyage-t-il ? Il n’a pas quitté sa maison de plein gré à la manière de Thoreau, parti à un mille des voisins pour les chapitrer de côté et en plongeant. Zeami est déplacé de force. Son exil doré est une ligne de servitude. Après la mort du shogun Yoshimitsu, il a perdu son prestige de maître du Nô. Un litige de succession a promu un acteur concurrent, On’ami, son neveu. Le fils de Zeami, Motomasa, pressenti par son père pour lui succéder à la tête de l’école Kanze, est mort soudainement en 1432, peut-être assassiné. Zeami, associé à une culture élégante et contemplative, est critiqué au profit d’un style conforme, plus direct et contrôlable. La disgrâce et le bannissement de 1434 sont, obliquement, liés aux dangers de son art. Appelons Art une certaine pratique du jardin de l’apparence. À Sado, Zeami écrit son petit traité Kintosho, le « Livre de l’île d’or », suggérant la beauté de l’éloignement, l’île lointaine devenant un pays mental où se révèle en principe la « profondeur cachée » (yugen), la fleur de l’apparence à l’œuvre au centre de l’impermanence. La perte radicale est, semble-t-il, convertie en grâce et en retrait fécond. Dans ses « Notes de ma cabane de moine » (1212), Kamo no Chomei écrit par provision : « Le courant de la rivière qui s’écoule ne cesse jamais,/et pourtant ce n’est jamais la même eau./Les bulles flottant dans les mares,/disparaissant, se reformant,/ne demeurent jamais longtemps. » Zeami  glissera expérimentalement autour du cercle de l’éphémère et le traversera. Les villes brûlent, les familles disparaissent, les fortunes s’effondrent, famines, tremblements de terre, guerres scandent la vie. « Le feu s’étendit comme un éventail déployé. Les maisons riches et pauvres furent réduites en cendres. » L’attachement au détachement sous l’effet du grand éventail qui attise les flammes, de l’impressionnant soufflet du monde, Kamo no Chomei les sonde froidement et soupçonne une complicité de l’image de l’incendie peinte entre quatre murs. « Moi aussi, j’aime cette cabane./Peut-être cet amour est-il une faute. » Zeami : « Le bruit des vagues ne cesse ni le jour ni la nuit. » C’est, apparemment, une pure répétition sans ligne de fuite, sans esquive. « La faveur des hommes n’est qu’un rêve d’une nuit. » L’artiste habite un « lieu de rosée et de vent ». L’exil est déjà soumis à la répétition, au continu indéfini, qui s’enroule sur soi. Krasznahorkai décrit l’interminable route vers « l’île de Sado, terre d’exil traditionnelle pour les dignitaires de haut rang », qui n’est en rien un paradis choisi. La conquête est ici le bandeau d’un « chant du cygne solennel, celui d’une âme réduite au silence ». Elle n’est pas le chemin vers une île de l’Harmonie où les dieux et les hommes se renouvellent éternellement. Le présent de la conquête est celui du passé, qui envahit le présent. Vers l’île de la réclusion, Zeami rencontre le passé ; il est envahi par les vagues du souvenir. Le futur sans horizon s’y absorbe : il y a « des vagues, des vagues étrillées par le navire (…) des vagues, des vagues se succédant, par milliers, par millions ». « Devant lui, derrière lui, il n’y a rien, rien que de l’eau, de l’eau à perte de vue. » Les pensées de Zeami ne cessent de « retourner à Kyoto » : « de l’eau partout, des souvenirs à perte de vue, et la tristesse, la douleur dans son cœur (…) uniquement de l’eau, et des vagues, encore et encore. » Le voyage dure « une semaine d’éternité intemporelle », où un microcosme d’images absolues prennent le dessus, comme celle d’une « montagne en forme de chapeau de pluie », venue d’un poème d’Ariwara Motokata. « Bien que la pluie tombe,/pas une goutte ne devrait traverser un chapeau de pluie ;/alors comment les feuilles du mont Kasatori/ont-elles déjà commencé/à se teindre de rouge automnal ? » Le mode d’existence pseudo-circulaire, qui est celui de la création, est en forme de chapeau de pluie ; il est humide malgré tout et la création change de couleur dans la saison ambiguë. Si l’imagination ramène Zeami en arrière, il échappe au cercle pur. Car, une fois sur l’île, il écoute en même temps « les voix du vent caressant les feuillages des arbres » et observe « un minuscule filet d’eau serpenter sur un tapis de mousse ». Il perçoit donc ce qui fuit, même si « le silence s’est irréversiblement installé en lui et semble tout aussi irréversible autour de lui ». « Les souvenirs s’abattent sur lui de toutes parts » à la façon des vagues, et pourtant Zeami perçoit une fuite dans le suspens du temps : bien sûr, « chaque matin » est « identique au précédent » et il ne ressent plus l’écoulement de la durée. Il a « le sentiment de ne vivre qu’un seul jour », étant « sorti de l’espace temporel », « comme s’il tenait sur une corde qui tourne au ralenti ». Or, en dépit de cet « étrange silence intérieur », ou grâce à lui, il agit : il sculpte indéfiniment un masque de « faiseur de pluie », employé par le bugaku aux mouvements lents. Zeami crée encore un monde, distinct du monde régulier comme l’étoile de la motte de terre. Le langage est sa conquête de roseau temporel. Il joue avec les mots, « les bousculant dans tous les sens ». Ce n’est pas un acteur dont l’étoile a brillé avant de pâlir. C’est l’inventeur continué du nô, qui est « une nouvelle forme d’existence ». Cette forme ne peut vivre qu’à travers le langage qui rompt avec le silence ou donne sens au cercle muet de la réalité. Elle a « élevé l’existence humaine » et c’est le crime de Zeami. Car cette forme d’existence révolutionnaire, celle d’un peintre gestuel, rompt avec la loi principale qui veut que « l’homme désire être un animal », occupé surtout à remplir son estomac et son coffre-fort : « aucune force ne pourrait l’inciter ou le forcer à souhaiter autre chose », sinon une présence où le silence et la parole s’unissent. Or, cette unité contrariante cause la perte du créateur, sa condamnation. C’est maintenant que s’exprime, perception rédemptrice de l’île, l’unité de « l’oiseau du temps ». Zeami savoure le mot hototogisu « paré d’un nouveau sens », le sens du chagrin répressif, une dimension sculptée dans la durée. Il lui faut un support pour rétablir le temps dans le silence. Sur du mauvais papier, une « matière brute, immonde et nauséabonde », une matière de marécage, « faite de fibres d’on ne sait quelles plantes », il fait sa « rédaction de notes » : « l’idée d’établir » la chronologie du chemin jusqu’à l’île de la captivité, « coincé entre l’oiseau du temps muet et un espace temporel réduit à une seule journée » (encerclement infernal, enfermement irrespirable) « lui semble bonne ». C’est « presque de lui-même que le pinceau se met à bouger » après la tempête, et le temps est « suffisant ». Poète traversant, il se moque de savoir qui « écrit ces mots, du moment qu’ils sonnent bien ». Il joue à nouveau, « il l’a si souvent fait », « avec les différents sens des mots, pour les mettre en résonance, les faire sonner, créer des liens inattendus entre des lieux, des personnages et des événements », exactement comme quand il écrivait des pièces de théâtre. Il n’a jamais « pu se libérer de ce mode de composition ludique venu de Chine : élargir les différents sens, les mettre en résonance, les bousculer, les renverser, en un mot rechercher le plaisir rythmique des mots ». L’histoire de l’exil s’est changée en un thrène qui n’efface en rien le « chagrin amer » ; il déploie des lignes de rythme (des tourbillons dans le cours) et approfondit le sentiment de la fleur sous le vent, la spirale des choses. Le langage s'ordonne à la vie, parce qu’il indique un chemin de terre ; le banni écrit, en guise de signature ouverte, « Zeami s’en va », un habitat entre lit et fenêtre. L’île n’a pas conquis le cercle magique du regret, traversé de minces filets de passé ruisselant sur la mousse humide comme sur un papier rustique.