APPARITIONS - 14 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 14 par Philippe Beck

 14. Réapparitions.
 


La complaisance pour les disparitions trouve curieusement sa source dans le sentiment du caractère déplaisant des apparitions, qui semblent gêner la participation au grand vide océanique : l’insistance des apparus singuliers irrite, comme si l’acte de se rendre perceptible au milieu des autres était une injure à la vie collective. Or, la discrétion n’est pas l’inexistence et ceux qui en tiennent pour l’inapparition des créateurs savent que ceux-là sont des apparaisseurs et surgissent en révélant l’inaperçu. Il est naturel de souhaiter ne pas être invisible. Les tenants de l’effacement ont des limbes de prédilection, friche, ruine ou terrain vague, parce que les œuvres, qui montrent les découpes significatives, y sont pour ainsi dire évanouissantes. Pourquoi rêver qu’elles ne montrent rien, sinon la structure de leur état de fantôme ? Les limbes suspendent la possibilité de naître pour faire. Il reste vrai qu’être, c’est être perçu. On peut aussi ajouter : faire, c’est être perçu. La discrétion, avec son continu secret et déterminant, crée un lointain découpé et découpant, c’est-à-dire l’impression d’un lieu, un sentiment spacieux lié à une source, plutôt qu’une « disparition élocutoire » où s’abîmerait l’exprimant. L’instant où, perdant naturellement la vie, quelqu’un est retiré d’une société tissée de présences variables, se résume au simple fait de n’être plus au milieu des autres. Seule la justesse (la profonde convergence) des discours qui ravivent le souvenir d’une silhouette créative au-delà de sa mort peut la sauver de l’absence où sa force s’éteint. Elle est sans nous et il faut la rappeler à nous, la montrer à nouveau, la représenter et convertir son être particulier en être générique. Le retrait passif du monde des vivants, de sa surface une et foisonnante, est décrit par la phrase de la Genèse selon laquelle chacun est poussière et redeviendra poussière : la substance compacte ou la densité des manifestations de quelqu’un est inexistante au commencement et, en principe, ce corps sensé qui est une silhouette déterminée, ce phénomène enregistré auprès des contemporains, sera finalement livré à la dispersion, enseveli dans une archive sans fond. 
Une autre densité s’élabore cependant grâce à l’imagination de la mémoire. L’effort d’imagination est d’ailleurs en lui-même un effort de mémoire. La complaisance évoquée plus haut étend la dispersion transcendantale jusqu’à la matière des apparitions vivantes ; l’élégie atteint là son degré le plus bas, qui déplore l’illusion du passage terrestre et, du même mouvement, la chimère de la gloire et de la grâce transindividuelles. Et pourtant la grâce glorieuse, la nouvelle densité, quand un existant est compris à partir d’une œuvre, se trouve bel et bien transférée aux opérateurs futurs, aux disponibles d’une époque ouverte, et le temps se redéfinit pour tout un chacun. L’élégie vivante favorise les réapparitions, la série discrète et la cohérence des perceptions évocatoires, le fait résurrectionnel de tous. Car en chaque possible réapparition de quelqu’un se trouve impliqué le plus affirmatif des regrets, celui qui chante, non la fragilité de l’existence et de la réputation par laquelle un individu séparé occupe l’esprit des gens pour donner sens à leur vie, mais l’extraordinaire et constante insurrection contre le néant, l’étonnant retour du souffle dans l’apparence qui inspire les regards à travers les époques ; la harpe éolienne de l’humanité vibre d’un tel souffle à chaque séquence de la vie commune. L’insurrection répétée de nos présences suggère que « l’être l’emporte sur le néant par excès de perfection » (Leibniz, 1710). Le manque à apparaître du mauvais regrettant trahit la révolte continue de l’existence donnée à tous. Les réapparitions sont plus riches que les disparitions mêlées des « joies du préjudice ».


Soit le geste de Moitessier (1969). Qu’est-ce que faire demi-tour au moment de franchir la ligne d’arrivée ? Ce n’est pas disparaître. C’est une semi-apparition, ou bien un semi-effacement, un retrait dans le maintien d’une présence. Le sens de l’énigme est chiffré d’une phrase d’allure simple : « La mer m’apprend à être petit. » Si la terre (la société serrée) est ce qui empêche l’exacte dimension de quelqu’un, alors la mer désigne l’étendue qui lui donne un tracé juste et prometteur (un héroïsme précis, ou l’art de montrer l’exemple sans exemple). L’humiliation n’est pas l’essentiel ; l’essentiel consiste en l’ajustement de la perception de l’apparaissant au cœur d’un monde commun. Ajustement de la présentation d’un habitant de la Terre : elle s’opère au moyen de l’étonnement, ce « commencement de la philosophie » qui pourrait bien être encore sa finalité. Appartenant à ce monde unique, un semi-retiré (le quasi-apparu, le se-présentant qui vit d’un recul ou d’un pas de côté) y est « bien seul ». Il n’y est « pas esseulé » (Moitessier). Sa manière de s’apparaître, sa délimitation à même soi, est coextensive à la manière dont il se manifeste aux autres terrestres, devenant ainsi un phénomène préoccupant, et la mer, c’est la terre continuée par d’autres moyens. Mer veut dire ici la société espacée vécue intensément et terre veut dire la société serrée. Cette dernière est également une expérience de l’espace commun, mais extensive et résistée. Un phénomène préoccupant désigne le contour-quelqu’un et la puissante inquiétude que provoque sa présence. «?Ainsi dans la forêt, les arbres, du fait même que chacun essaie de ravir à l’autre l’air et le soleil, s’efforcent à l’envi de se dépasser les uns les autres, et par suite, ils poussent beaux et droits. Mais au contraire ceux qui lancent en liberté leurs branches à leur gré, à l’écart d’autres arbres, poussent rabougris, tordus et courbés.?» (Kant, 1784) Puissance excitante du voisin étranger qui propose sa réalité, toujours susceptible d’être refoulée, et qui ne doit rien au culte de la personne. Le corps glorieux dont il s’agit reste passible, clair, agile et subtil, non pas transfiguré, mais plutôt refigurant et résistible comme Achille ; il donne à penser la proprioception des uns et des autres sur la Terre. Il indique une manière de franchir la ligne en faisant demi-tour (de se dessiner indéfiniment) et de convertir le trop de présence en belle réapparition, en clignement d’un réel gagné sur la nuit, toujours impérieux et suscitant.