JOURNAL 2025, extrait 7 par Christian Prigent

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

JOURNAL 2025, extrait 7 par Christian Prigent

 

 

 

 

 

15/10 [critique]

 

Un jour de 1980 j’ai vu mon éditeur d’alors, Christian Bourgois, livide et au bord des larmes : une bonne âme venait de lui apprendre le suicide d’un jeune auteur refusé par lui (par un courrier signé de lui).

 

Moins dur : un écrivain que j’apprécie m’informe sur le ton du reproche qu’une de ses amies à qui j‘avais écrit que ses textes ne me convainquaient pas en a souffert au point d’arrêter d’écrire.

 

Qui n’a vécu un refus d’éditeur comme une rude blessure narcissique ?

Qui n’a été tenté d’accuser l’ignorance malveillante du lecteur ?

 

Mais quel sens aurait une critique soucieuse d’autre chose que d’excellence artistique ? Une critique qui jouerait la « bienveillance » sympa, la précaution humanitaire ?

 

*

16/10 [encore raté]

 

Un ami me reparle de Demain je meurs.

En 2007, le Prix Louis-Guilloux fut attribué à ce livre. Le Conseil Général des Côtes d’Armor finançait ce prix. L’habitude était que les services départementaux acquièrent des exemplaires de l’ouvrage couronné pour les distribuer dans des établissements publics du département, dont les EHPAD.

Mais on craignit qu’il fût de mauvais goût d’offrir à des vieillards un livre ainsi intitulé.

Donc : zéro achat officiel.

Encore raté pour l’accès à l’audience.

Et quelle perte sèche pour P.O.L ! quel cri de désespoir de mon tiroir-caisse !

 

*

18/10 [Chino dans l’ouvert]

 

si t’écartes assez (jusqu’           1998

au strabisme) tes yeux ptit

gars le nu énervé du buste

en face il s’efface : oublie

 

et fonce aux bains imbus

de vide au bord du champ

respirer du ciel tellement

plus sale car aqueux & nu

 

non aux peaux entre quatre planches

asphyxiées d’envies / ne pense

qu’à ces loins où glissent

comme nuées déboire et délice

 

*

 

19/10 [home cinéma : passion de Jean-Pierre Bacri]

 

Dans Chercher Hortense, film au titre rimbaldien de Pascal Bonitzer (2013), Jean-Pierre Bacri, rôle principal, est (non : fait) le Christ de la distanciation.

Tous les autres personnages devraient être grevés par le poids de leur péché d’être mesquins, frivoles, cyniques et fébriles à force de vouloir ne rien faire d’autre qu’être au monde, s’accorder au monde où ils cherchent leur place.

Mais non : rien de tout cela ne semble gêner leurs petites manigances et leurs sentiments sur-codés, leur insignifiance, leur transparence.

C’est que les péchés sont intégralement pris en charge et expiés par le jeu du crucifié Bacri, sans cesse amer, accablé mais toujours rêvasseur : d’une part ostensiblement incarcéré dans ce monde (avec la mélancolie et les rages ad hoc) ; d’autre part comme naturellement ailleurs, distancié de lui — occupé à paradoxalement incarner cette distance, cette absence lunaire.

 

*

20/10 [Rome sans figures]

 

tROMA, ancien poème (1980) ressuscite à l’initiative de Mathias Pérez.

Je relis le texte d’un œil méfiant. Mais je ne parviens pas à en avoir honte, à n’y voir que du rien qu’ébauché. Je reste en accord avec mon projet d’époque : ne rien nommer qui fasse des sites et monuments romains la série d’images pour la énième fois décrites ; essayer de toucher, par des équivalences sonores et rythmiques, au fond d’une impression sensuelle non figurative ; celle, bouleversante, que m’avait faite Rome quand j’ai retrouvé la ville en 1978 : matières, textures, couleurs (ocres cuits, rouges poncés, travertins livides, noir noué au fond du vert des pins et des cyprès).

 

*

25/10 [un âne]

 

Un écrivain s’en prend ces jours-ci au narcissisme exorbitant de Pierre Guyotat dans Coma.

Guyotat prête forcément le flanc à ce genre de règlement de compte qu’aiment les raisonnables, les stylés, les médiocres.

Mais celui qui ne trouve à dire d’une œuvre qui l’écrase que ce genre de mesquineries aigres et bêtasses (et qui ose le faire) ne juge personne d’autre que lui-même : ce n’est qu’un âne, et son propos le coup de pied dudit.

*

 

26/10 [la langue bouleversée]

 

Le bouleversement qu’est toute expérience sensorielle violente : comment la langue qui cherche à le dire n’en serait-elle pas elle-même bouleversée ?

Qui ne reconnaît pas cette évidence ne sait rien de la poésie — qui est le lieu et le temps de langue où le bouleversement ne se contente pas d’être figuré (désigné, nommé) mais effectué, joué, mis en acte — au prix d’une action de défiguration qui certes peut dérouter, mais qui n’est jamais que la trace d’un effort vers la vérité.

*

 01/11 [désir]

 

Lacan disait qu’il ne fallait jamais céder sur son désir.

Ça ne veut évidemment pas dire qu’il faut tout faire de ce que le désir désire (id est : confondre fantasme et réel, sauvagerie et humanité).

Mais : toujours avoir souci d’analyser son désir (savoir ce qu’il veut dire, de quoi il est le nom).

Par la force des choses (la façon qu’a le corps de modérer ses aspirations), l’âge aide à acquérir ce bon sens, qui rabat le caquet aux prétentions et aux illusions du fantasme.

 

*

03/11 [deus sive natura]

 

Vu pour la première fois (en 80 ans !) : un phoque au port du Légué.

Vanda, qui guettait les oies sauvages, l’a repéré, tout près, au pied de la route où nous déambulions.

Hop : jumelles !

Je vois son œil, au phoque : noir luisant, allumé je veux croire d’une excitation joyeusement cruelle. Même joie lumineuse, à chaque mouvement : son dos rutile quand il plonge dans les écheveaux du courant.

Peu après il émerge et sa moustache dévale, neptunienne, abondante en gouttelettes.

Bien installé dans le chenal, face au flot, il chasse : quand la marée monte, le poisson déboule, ignoré des humains — pas de lui, qui sait d’instinct d’où vient la manne.

Chasse fructueuse : le voilà sur le dos, à vau l’eau, couché sur son sofa d’écume, sa proie entre les palmes, comme l’écureuil a sa noisette aux pattes, la loutre son caillou casseur de coquillages. Il déchiquète le poisson, à la fois méticuleux et rapide, avide et patient — et comblé semble-t-il, pour un peu il se sucerait les griffes.

Et il replonge.

Et ressort.

Et re-mange.

On resterait longtemps à observer la scène, non banale ici.

On s’attarde, en effet.

La vie sauvage émeut à la mesure du rare : de l’exception qu’est toujours son apparition (ce miracle).

Si furtive, la nature animale, si secrète, par force (aujourd’hui plus que jamais), dans l’espace colonisé par les hommes. Absente, en vérité, de nos vies. Aussi absconse en tout cas que le dieu des jansénistes. Et comme lui si cachée qu’on finirait par croire qu’elle n’est pas, ou plus.

 

*

10/11 [polaroïds]

 

Soixante-dix fantômes de Nathalie Quintane…

Les « scènes » dont se compose ce livre sont des polaroïds de l’époque, toujours en cours de « développement » (ça dépend de la lumière, du plus ou moins sale temps).

C’est brillamment caustique, tout en dérivations, sauts, gambades, entrechats, piqués, pointes, glissendi, torticolis.

N. sait faire, comme on dit.

Mais si on s’épate à chaque fois de ses façons de savoir faire (= à quel point elle sait faire ; et sous quelles formes singulières), on admire aussi, surtout, ses façons de savoir ne pas « faire » (ne jamais faire coquettement style).

Ambiance générale crépusculaire, voire amère (politiquement). Mais de cette amertume que biffe et « sublime » à chaque coup l’allégresse d’écriture, l’énergie, la verve (on disait ce mot — je crois qu’on ne le dit plus guère).

Je n’aime rien tant que cela, dans la littérature, quelles que soient les formes que ça prend (de Swift à Cingria via Jarry, Beckett ou Queneau, disons…).

 

*

11/11 [résumons]

 

Placé devant la totalité physique (le « monde », la « nature », le vivant), le travail poétique n’a de capacité de « représentation » de cette totalité (paysages, corps, émotions…) — et donc de « rendu » sensoriel de l’im-mense donné lui aussi adressé aux sens qu’est « le monde » — que s’il parvient

1/ à raccourcir la distance (à écraser la perspective) ;

2/ à laisser l’objet lui rentrer, stricto sensu, dedans (à se l’incorporer ) ;

3/ à se retourner contre la langue et à transvaser l’intrusion sensorielle dans la matière verbale elle-même, concrètement physique (cette matérialité : le son, rythmé, écholalique, scandé).

D’où — mais de ce miracle on désespère de jamais rien savoir — que c’est une partition phonique et une structure comptée (une musique, quoique muette) qui projettent vers nous (nous qui lisons — sans même savoir que nous entendons, qui croyons plutôt voir, et comprendre) des images, visions, figures, dessins, etc.

Je n’ai jamais cherché à lire (chez Rimbaud et quelques autres) et à faire (comme poète) que cela, qui, d’évidence, réussit peu souvent. Mais dont je sais que j’ai parfois, empiriquement, sans trop savoir comment, trouvé la clef.

 

*

 

13/11 [vertu].

 

Le mot « vertu », dans un mail d’une amie (les vertus qu’il faudrait si possible acquérir)…

Au bout du compte (du parcours de vie), il n’y a qu’une « vertu » qu’il y aurait grande tristesse et vive honte à n’avoir pas avec le temps acquise : le souci de faire le moins de mal possible (à autrui, à soi-même).

Voilà qui est peu grandiose ; et fleure un angélisme prudhommesque.

Mais peut-on mieux ?

De toutes manières l’immonde nous habite et nous formons au jour le jour (ne parlons pas des nuits) des pensées mesquines, sottes, sordides, obscènes, parfois criminelles. Le mal se fait donc « naturellement » (ainsi parlait Baudelaire).

Ce que nous faisons de sublime, de noble (quelques actions, certaines œuvres — ça arrive) n’est jamais que le renversement acharné de l’ignoble, une résistance à soi-même, un travail de conversion (même pour le « divin » Mozart, scatologue bassement obsessionnel et musicien élevé au plus haut des sphères).

 

C’est à propos des épigrammes de Martial (satire des vices de la société romaine au temps de Titus et de Domitien) que mon amie risquait le mot « vertu ». Mais ce que les romains d’alors appelaient vertu ne relevait pas à proprement parler d’une morale (au sens que le christianisme a donné à ce mot). C’était plutôt un fait de caractère : la rigueur intellectuelle, la vigueur dans l’action politique ou guerrière, l’énergie « mâle »  (virtus < vir, en effet). Comme bien plus tard, au-delà du bien et du mal, se définira la « vertu » nietzschéenne.