Pre-flashing. par Artiom Belov
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L'anniversaire de l'abomination infâme, revécu au parc botanique.
Inhalation hébétée de parfums : laurier-rose ? laurier commun ?
Peu probable. Puisqu'ils ne sont pas ici-bas en cette saison, il n'y a
aucune floraison. Roulées en hibernation, empaquetées dans le poste
de pompage – la guérite –, ces plantes-là ne donnent désormais que des
échos d'odeurs. Échos qui s'activent selon deux courts cycles –
matinal et vespéral – quand leurs feuilles en lanières (motrices) se
réveillent et tirent une charge olfactive vers les rigoles, dans
le rainurage desquelles sont conduites les pailles d'irrigation.
L'entraînement aboutit aux micro-asperseurs. En inspectant les
rugosités des fossés, j'ai heurté une fougère de l'épaule. Bien sûr.
Osimmunda regalis – c'est la source. Le dévoilement se répercute en
bruits farouches de sciage. Ou de rasage. Les rondins poisseux de résine
sont partout. Disséminés près du sentier. Les acéphales numérotés.
Le parc fut touché par un ouragan. Il neigeait beaucoup. Cela a rompu
les échines d'autres arbres. En croulant, ils ont formé des estrades.
Inopinément, une nouvelle rafale forte de vent. Une maquette
de lion publicitaire (pour le zoo limitrophe) en carton se boursoufle,
son museau se désagrège, derrière lui se déploie une perspective
familière des images (profondeur illusoire, etc.): une nuée d'objets
ornithoïdes qui serpente, enserre une borne de guidage, collée à son axe.
Goélands argentés ? Fantaisies sur la Bretagne. Pointe du Raz, on dira.
Mais pas. En se séparant de ses compagnons, s'amenuisant, en dépassant
la zone de conventionnalité, une mouette se convertit en demoiselle. Et puis
sa carcasse beurrée, à pleine vitesse, s'encastre dans la flaque huileuse qui
avait été basculée au préalable (par des charnières) en position verticale –
comme le miroir ardent d'Archimède, la chausse-trape. Une collision de deux
systèmes incompatibles – ce à quoi nos cœurs aspiraient tant – hélas, on a
négligé que, dans ce sport, gagne par défaut la partie aux médias universels
les mieux construits.
On m'a déplacé à l'extrémité opposée de la borne – en traversant les champs de
force spécifiques – jusqu'à l'aire déjà réservée au stockage des expériences
visuelles. La subjectivation de l'allée a éliminé des arbres ; les rayons d'une
vision mécanisée les ont rayés, en les supplantant par des mâts lampadaires,
alias colonnes d'affichage, dont la chair – qui résonne d'autant plus que
le lieu est situé à l'ouest – est couverte d'un tatouage dense ; la haute culture des
tags qui marquent un accomplissement des procédés aux ciseaux et à l'aiguille.
Une borne béante – la cavité amniotique qui s'est minéralisée – accouche du moyen
le plus économique pour essorer toutes les ressources d'un dispositif frais, en
explorant mes entrailles dans le but de les corréler avec le jeu imminent.
Le bus-navette. Dans la forme d'un camion – Saviem SM 280 TU – qui s'est
cristallisée sous l'influence du film sorti en 1977. Pour démarrer, le conducteur,
l'étasunien rural qui a souffert de la précarité pendant tout un quart de sa vie –
appelons-le J. – a pris une pilule de LSD tonifiante, s'efforçant d'éclipser
des apparitions les unes aux autres. Épargnons-nous la dynamique de ce parcours
avec ses plantages nauséabonds de roues; au final, seuls les repères comptent.
Il ne m'échoyait que des incohérentes bribes – mises en cache sur les auréoles
flamboyantes des réverbères; extrudées du plan vers le «terrain» – qui avaient
été arrachées aux scènettes qu'on improvisait là. J'ai reconstruit les lacunes des
sketches à ma propre guise. Tout a débuté par la chienne qui a déboulé sur le
trajet de J., dont la vigilance ne lui a pas permis de manœuvrer. J. a écrasé la chienne,
Cécilia Séquestia la Troisième. En proie à un violent désarroi, le chauffeur a
raclé de l'ongle crasseux son stock d'acide d'un carton. Aussitôt, une vignette
lui sauta aux yeux : la maisonnée canine, tapie dans une boîte à pizza
maculée de graisse, près d'un conteneur. Les fils – Joachim-Archimbald et Miles –
scrutaient fébrilement les parages et hurlaient. Leur père, un golden retriever nommé
« Loser », s'acharnait à les apaiser. « Où est maman ? », dit le premier chiot. « Maman
est morte », murmura son frère. Leurs membres se tordaient en défiant l'amplitude
naturelle des jointures – on les aurait crus marionnettes de Segundo de Chomón.
C'était la vengeance des cimes innocemment refoulées, l'influence des axes torsadés.
La médiatisation n'a pas préservé une fête funéraire. Pour juguler l'impression
d'un cauchemar sans issue, J. extrait d'un magot secret une bouteille de
vin italien bon marché et la vida d'un trait. Ce fut une décision funeste aux
conséquences immédiates. Au réverbère suivant, deux vauriens, Giovanni et
Mazzuti, lui avaient tendu une embuscade ; ils traînaient dans un boulot
saisonnier à la cave à vin, quelque part en Vénétie, près de Vérone.
D'abord, l'affaire avançait plutôt allégrement. Les garçons transvasaient ce vin
bon marché des tonneaux vers une cuve tampon, le filtraient et divisaient en
bouteilles étiquetées. Ensuite, le maillage des contours se mit à pâlir.
Giovanni brancha accidentellement les tuyaux d'une remplisseuse au corps de
Mazzuti; ils se sont soudés comme des jumeaux siamois ; la cave se mit alors à
distiller non pas du vin mais du sang. Les pylônes s'inclinèrent et s'entrechoquèrent ;
en plus des pailles d'irrigation sanguine se laissa voir une armature translucide de fibre
optique. Une avalanche se rua dans la salle. J. ne dut son salut qu'à une phase
supplémentaire d'ivresse: ses pensées s'écoulèrent vers les secteurs abstraits d'érotisme.
Le zapping. Au réverbère suivant se pavanait une miniature animée de la littérature
galante. Madame de Pompadour se prélassait sur le lit conjugal, blottie contre l'amant,
Choiseul. Sur la marquise, un soutien-gorge pêche avec – mystère – des boutons en
carton. Le réverbère s'agite en un clignotement frénétique – surtension de
l'alimentation. Louis XV débarque (en fracassant des portes) dans la chambre,
un flogger au poing. Grimaces de pixels défectueux. La marquise s'empare d'un
candélabre sur la coiffeuse et, pour se défendre, esquisse autour d'elle des figures
paraboliques. Un baldaquin s'est embrasé. L'ampoule du lampadaire surchauffée a
claqué. À l'instar d'une commutation. Tous les sens du conducteur se sont dégradés.
« Ennui ! », aboya J. Les repères s'épuisaient. J. braqua le regard vers un horizon
rétréci. Nos regards se « rencontrèrent » ; cela m'assomma, la salive en filaments.
Je me précipitai, talonné par cette merde – le portail du parc pour cible.
On m'a flairé. La pression du « temps ». N'importe quoi, pourvu de ne pas être
intégré sans couture au tour de force explicité. Ne pas être la source.
Je me suis affalé au bar d'un café « Archéoptéryx », archicomble d'indics – comme il
sied à la veille des grandes guerres. Les mêmes personnages rôdaient ici il y a un siècle,
avant l'annexion. Devrais-je me flinguer tout de suite ? L'épuisement des archives.
Les choses rondes (pommes, perles, tournesols) étaient restées cachées dans les
ondulations du feuillage marin – toujours des volontaires hardis se levaient pour vous
picorer. Une fois soumis (à la quantification !), ils vous brandissaient au-dessus d'une
campagne, l'asymétrisant par le tassement de tout l'arrière-plan en gerbes. Pardonnez
la parabole. Cela n'existe plus. Les peintres (technologues) de cour modélisaient la
forme même des lieux – géodésie pratique. Cent ans plus tard (avec la popularité
croissante des fenêtres) plusieurs filous comme Cranach commençaient, tête baissée, à
réécrire de zéro tous les éléments naturels, les baignant dans une blancheur laiteuse.
Lueur diffuse, bourdonnement d'un rover lunaire, panneaux solaires, feuilles motrices.
Il fallut des cloisons solides. Ainsi naquirent les rochers. Le résultat final ne distinguait
plus aucune différence entre les mouettes picorant tranquillement leurs excréments et
les tristement célèbres libellules de la mort. Je n'ai jamais « élucidé » quand ni comment
le régime dominant de représentation du terrain a été adapté aux médias numériques –
études avortées. En revanche, j'ai acquis une certaine expérience de résistance
domestique. Abandonnant la grotte – en Bretagne, on dira –, nous nous alignions en
rangs, fondus dans son encadrement de pierre sourde, tandis que le cellophane de
lumière, se tordant dans une gloutonnerie à l'ouverture, nous traquait – nous lui avons
livré quelqu'un en sacrifice – et en récompense la pierre nous a livrés au rivage. Nous
trottinions sur les galets, confondus avec les brise-lames, allongeant les falaises,
détériorant l'attrait de la plage bâtie d'hôtels. Les variations de ces hôtels segmentaient
notre chemin et réclamaient un sacrifice pour chaque segmentation. La mer laiteuse,
de surcroît, mortifiait quiconque apparaissait comme une forme individuelle.
Sur ces entrefaites, s'annonçait la liturgie du lavage, au cours de laquelle nous
nous retrouvions à bavarder de bêtises – dans les hébergements touristiques
(bon marché), barbouillés de crème. Ce qui advint – je ne m'en souviens plus.
Je suis encore au café « Archéoptéryx ». On m'a déplacé à l'extrémité opposée
de la tanière susdite; maintenant, une cloison me barre l'accès au comptoir,
en son centre est taillée une seule embrasure aveuglante. Avec moi, il y a
trois poupées de cire. J'ai soif. Je me hisse et avance vers le bar – avec son ressac
rugissant des indics qui valsent dans un va-et-vient imbécile – du côté de l'illumination
violette (une couleur inventée en Allemagne au XVIIIe siècle) qui se duplique avec une
voracité dans les verres. Ce qui adviendra – je m'en souviens parfaitement. Ledit petit
pays, dont le non-laurier-rose m'est inhalé, entamera à nouveau un virage conservateur.
Nouveau gouvernement autoritaire. Le chèque nominal. Allocution. Délocalisation.
Je suis encore au café « Archéoptéryx ».
