APPARITIONS - 26 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 26 par Philippe Beck

26. Cormoran.

 

 

Si l’âme est idéalement représentée par le tonneau des Danaïdes, c’est parce qu’elle est, de façon tragicomique, pareille à une jarre percée qu’on tente de remplir indéfiniment. C’est le tonneau des Lumières, qui entrent et sortent de chacun de nous. Il faut les retenir pour y voir clair dans le monde ouvert à tous. L’âme n’est rien par elle-même ; elle est ce qu’elle pense et qu’elle rejette aussi longtemps qu’elle ne comprend pas. Elle retient provisoirement ses leçons et les leçons s’oublient. Le bain limpide et sans fond à remplir en chacun, le bain de vérité, c’est l’humanité réalisant ses puissances. Dans le Gorgias, Socrate compare le désir débridé à l’acte de remplir cette jarre ou ce tonneau qui fuit. Il sait pourtant qu’il n’existe pas de savoir sans désir de savoir et que le vrai est comme le beau, une dimension fuyante. Calliclès lui répond finement : « Quand le tonneau est rempli, on n’a ni joie ni peine, mais ce qui fait l’agrément de la vie, c’est d’y verser le plus possible. » Ainsi nous avons donc, à certains moments de l’existence, l’impression d’être comblés ou nourris, à la pointe extrême d’un sentiment qui reste une intensité (un « agrément ») ; c’est une avidité d’être dans le vrai, qui tient quelque chose et en veut toujours plus. La possession matérielle est analogue au processus d’augmentation de la connaissance, alors même qu’elle confond la quantité (le plus) et la qualité (le mieux). Comment pouvons-nous être comblés (dans l’impression d’une identité du plus et du mieux) sans que se dissipe l’intensité de notre sentiment pensif, de notre sagesse physique ? Comment conserver l’unité d’un désir de savoir et d’un plaisir de comprendre ? Socrate satirise naturellement le désir d’un corps despotique, qui n’aboutit qu’à de précaires satisfactions, des intensités insubstantielles qui ne peuvent combler les « besoins spirituels » des hommes. Car l’humanité n’est pas une juxtaposition de corps mus par un désir aveugle et sans but. La réponse de Calliclès, dirigée contre une démocratie du désir sans condition, suggère malgré elle que le sentiment de comblement (de bonheur) est le fait d’un désir continué, d’un élan de « s’enrichir » et que la satisfaction n’est jamais simplement corporelle. L’homme est toujours un contenant psychophysique, un contenant en expansion, une contenance mobile et accueillante. Le corps n’est pas seul et l’âme est ce qui reste de l’âme (elle se résiste dans le corps, résiste à la trouée qu’elle est en prenant forme et silhouette, une épaisseur ou une « plénitude ») ; l’âme est une fluide tension intéressante et intéressée à être toujours plus qu’elle n’est – elle se relance d’apparaître dense en apparaître dense, et non de possession en possession.

Puisque chaque être est incomplet (bicaméral et deux, se posant des questions) et qu’il éprouve le besoin d’un autre pour atteindre un contentement relancé (un état de complétion insatisfaite, si on veut), c’est-à-dire une connaissance assimilée et incorporée, il dépend entièrement de ce qui lui est apporté. L’apport s’est longtemps appelé, d’un mot magnifique et bientôt incompris, l’inspiration. Autrui, c’est une bibliothèque ambulatoire (une théorie d’attentes), ou quelqu’un, une autorité de vibration, un convoyeur. Imaginons donc le personnage de l’Apporteur sous la figure du Cormoran, l’animal de la prédation mélancolique, mû par une force centrifuge. Il est irrésistiblement porté vers les êtres qu’il espère aider à vivre. Il plonge sans relâche dans les profondeurs pour en tirer la nourriture essentielle et la livrer aux hommes. Médiateur entre deux mondes, le visible et l’invisible, il est exactement un psychopompe : il guide les âmes corporelles et liées vers une existence authentiquement vivante. Il cherche la vérité cachée ou rejetée en descendant pour la communiquer et, dans ce but, fait flèche de tout bois. Milton compare Satan à un cormoran perché sur l’Arbre de Vie, parce que la faim du cormoran peut être dévoyée ; elle est le transcendantal ambigu d’une générosité fondée sur une avidité, un désir inapaisable. Possession et don, tel est le double principe étrange du cormoran. Animal absorbant, il redistribue ce qu’il a convoité. L’absorbé, le dévoré, est offert en partage. Qu’un pêcheur spirituel soit la figure la plus pure de l’Apporteur tient à la coïncidence des dons de rumination (d’appropriation) et de restitution. Pêcheur de sens, il est au fond un pêcheur d’hommes, un révélateur ; il rend possible l’humanisation. Cependant, c’est un explorateur ascétique (érémitique), réduit à l’état de convoyeur oublié. Il prouve les origines tragiques de l’érudition et montre que la tragédie est aussi, au péril du ridicule, la modalité même de la transmission. Sa vie naïve ne se justifie qu’à fournir des éléments de culture à ceux qui en manquent, et il les délivre en se retirant comme une main impersonnelle tend sa paume et s’éloigne. Son geste se tient exactement entre le faire apparaître et le trop en faire : il nourrit sans cesse autrui et de manière désespérée (effrénée). Le destin où apparaît son caractère se résume à l’acte d’apporter, d’être un approvisionnement. La matière informe est son offre principale ; esclave du manque de savoir des hommes, il représente le chaos fertile au cœur de l’apparition. Ainsi se découvre l’une des sortes les plus dignes et profondément humiliantes de l’abnégation. Le cormoran est le vivant auquel on refuse le statut d’éducateur. Il ne fournit qu’une matière indéterminée, informelle, une nourriture abondante qui doit être à son tour absorbée et élaborée pour prendre sens. Celle-ci est logiquement reçue et acceptée sans gratitude par les êtres qu’elle nourrit. Le plongeur est l’esclave invisible de la création. L’éducateur, quant à lui, occupe une place et dispose d’une présence respectée dans le jeu des propositions sociales. Le cormoran apparaît pour s’effacer dans le ciel inverse où plonge son bec amoureux. Car il aime rendre sensible à l’océan des connaissances qui font défaut, et s’inquiète de l’ingratitude aussi longtemps qu’il se distingue de la matière vivante qu’il procure, lui, cet ange déchu et solitaire qui se souvient de la désolation. Le Pourvoyeur sait qu’il témoigne des lieux abandonnés par les hommes, et il hante les ruines de la culture. Il survit aux catastrophes comme un glouton rêveur et figure l’attente dévorante malgré lui. Sa sombre perspicacité unit la faim, la conscience d’être une âme labile et un désintéressement passionné qui apparaît quand, grâce à lui et au-delà de lui, la nature peut enfin se métamorphoser en culture, en contribution au commun ; car une fois que la matière a pris forme se réalise une compatibilité, une correspondance des vivants terrestres, des âmes qui fuient. La mémoire vorace et plongeante de l’âme encyclopédique n’existe pas uniquement pour signaler des éléments de vérité, mais pour engager les êtres fuyants, qui reculent devant le sens de l’existence, à penser précisément ce qu’ils ignorent. Le pari du cormoran demeure platonicien et s’appuie sur un seul théorème : on ignore seulement ce qu’on a oublié, on ne peut ignorer sans oublier. Profondeur, capture, absorption ouverte au don délaissent la mémoire funèbre qui néglige les éléments, la matière déterminable de notre richesse pensive. Le tonneau percé n’est jamais brisé et le plus fort n’aura jamais plus que le plus faible. L’âme commune n’est en rien comparable au tyran jouisseur et Calliclès joue contre lui-même : le désir insatiable est aussi bien ce qui risque de tuer l’amour de savoir si l’immense matière déposée dans la mémoire humaine revient au mauvais infini de l’accumulation, au lieu d’être l’infini jubilatoire offert à la découverte reconnaissante. Le « corbeau de mer », au masque noir de plumes, est un rossignol discret qui, humble et orgueilleux, dépose ses paquets de chants savants aux portes des maisons, puisque chaque corps habitant est aussi bien une maison qui s’ouvre et se ferme alternativement. Il choisit de trouver plutôt que de planer et le véritable albatros, le plongeur ailé qui ne craint pas la maladresse (cet art de heurter les contemporains), le vaste oiseau des terres, c’est lui.