JOURNAL 2026 (premier extrait) par Christian Prigent
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01/01 [bonne journée]
Ma manie de numérologie amusante me dit que 2026 c’est 2 + 0 + 2 + 6 = 10 = 1 + 0 = 1 : la chenille redémarre, tâchons de tenir bon la rampe.
Ce jour de l’an commence fort : un goéland jeune (= plumage moucheté de brun) sans doute malade de grippe aviaire est venu hier agoniser dans notre courette.
Zéro empathie : impossible. Atterri chez nous, inapte au vol, mourant, il est durement pitoyable ; ce n’est pas seulement l’un des innombrables oiseaux de mer que l’on voit par ici enguirlander de déjections les toits et fouiller les poubelles urbaines — c’est une vie qui s’en va.
Le cœur inéluctablement se serre. La sensation d’impuissance est vive, presque humiliante : rien à faire qu’attendre, nous ont dit les organismes spécialisés consultés par téléphone.
Ce matin, l’oiseau est mort. Il faut maintenant évacuer le cadavre, sans doute furtivement, non sans culpabilité, dans quelque décharge : bonne journée !
*
03/01 [Chino à vélo (chanson)]
sur l’enrobé de bitumeu
c’est du velours pour le peuneu
mais gare en descente au gadin
si t’as du frileux dans les freins
si t’es tricard du cyclotron
choisis plutôt le ripathlon
dans la montée tu sues des dents
pour au haut hisser la machine
déjà qu’hisser soi c’est usant
zut à la bécane assassine !
quand faut sniffer la ventoline
pour x’asphyxie pas le poumon
autant se coller des rustines
aux trous pour pas s’baver dans l’fond
si t’es tricard du cyclotron
choisis plutôt le ripathlon
*
05/01 [un rêve à Chantilly]
Rêve de cette nuit : visite à Chantilly. L’héroïne est une jeune dame fumeuse d’herbe, on a fait la route, savoir pourquoi (le rêve pose la question, n’y répond pas), dans une berline Jaguar puis nous sommes dans la féérie du château, quelle abondance chamarrée ! l’Histoire plastronne, le mobilier a des bras qui enlacent à étouffer, les tentures étrécissent l’espace, les couloirs membraneux nous malaxent comme il fait chaud ! je rougis, claustrophobie, on respire mal parmi les collections du Duc, oh le cri des innocents massacrés dans Poussin ! l’ombre pleut de plafonds menaçants de caissons ils pourraient tomber et nous sommes si petits que j’ai peur des tiroirs — il faut filer, fumées, noir, tout s’efface.
Mais ce n’est pas un rêve : au matin, je me souviens, c’est en juin 1977 ou 78. Plus tard, les larmes me viennent à me le remémorer, l’héroïne est morte (overdose), retour à Chantilly, retour de Chantilly, Chantilly me revient, elle fumait dans l’habitacle de la Coccinelle toussoteuse moi aussi. Ferme les yeux tout ressuscitera on est sorti en douce de la pénombre par la porte dérobée entre les rideaux et sa robe puce (ce mot vient de Balzac) la lumière blanche noie tout, soleil saque les yeux plus qu’un pourri d’insectes et la volupté des feuillages de juin. Alors le fond s’efface adieu tapisseries, miroirs, consoles tortueuses, vitrines, trophées, massacres, figures et dessins, fini les meubles et les poussières comme il fait beau dans le monde nu sans objets ni bords ! et quelle chaleur suave ! ah voici d’autres soies ce sont des herbes et des souffles, tu sens bon, elle rit, je suis dans les matières de l’air et les odeurs furtives je le sais j’y étais.
Maintenant j’écris, les mots vont dans le vide, je ferme à nouveau les yeux ah oui revoici la bonne fumée saoulante, quelques verts taquins filaient dans les trous de l’espace, elle a tourné la tête oh ses dents mon dieu leur éclat ! et il n’y eut plus rien dans la profondeur vertigineuse du champ. Je ne vois plus la rive d’en face ou c’est que sur sa lèvre s’efface une glaire irisée elle l’a crachée dans l’eau. Des plis d’aine que je touchais au bas de l’escalier qui mousse vers la douve, des carpes rêvasseuses, des orteils adorables, de l’imprécision des eaux, de l’indifférence du ciel, ce qui suinte jusqu’aux herbes qu’à présent je foule doucement en pensée c’est la sueur du désir un énervement de sein effleuré fait frissonner ma paume un bout de pied nu écarte l’écheveau des joncs et joue dans les eaux fines tout s’écoule ses cheveux sentent la menthe des berges je ne veux pas que ces parfums s’effacent sois toujours ma mémoire dit la prière en moi allumée de ces moires.
*
06/01 [strette pour D. L.]
Chantilly, 1978
l’héroïne en est morte me
reste d’elle un respir de beuh
que le monde au dehors
est nu et non morts ses bords
sciés d’un éclair de dents
une glaire (zoom) y pend
elle a riant craché son
pied nu dans l’imprécision
des eaux aux carpes sa moire :
fondu au noir
*
10/01 [Chino candidat]
Elections municipales… Me voici sur une liste. Base militante France Insoumise + « sympathisants » (on n’use plus de ce mot — il me vient des communistes de ma jeunesse, je l’utilise ici avec un attendrissement pas loin du gâtisme). Programme : celui de LFI. Au plan local, ça veut dire surtout (ça veut dire en tout cas pour moi) : défense des services publics, préférence donnée aux « communs » — le minimum nécessaire et suffisant.
C’est d’abord pour moi un honneur, que d’avoir été sollicité pour figurer sur cette liste : ceux qui la mènent sont des militants instruits, désintéressés, généreux et constants. J’aurais aimé être ce type d’homme. Dans le milieu littéraire et artistique je n’en ai rencontré aucun qui ait une telle dignité.
Ça ne peut pas ne pas raviver en moi la vieille piété filiale : le souvenir de l’action politique, municipale justement, de mon père.
Et ça donne un peu de grain à grignoter à mon besoin épisodique de jouer (de jouer à jouer ?) collectif : de ne pas être qu’un intellectuel élitaire, un esthète de bureau, un poète opaque et un coupeur de tifs théoriques en seize.
Mais je sais bien aussi que je vais me retrouver immédiatement confronté à mes réticences et impérities habituelles.
Ça ne rate pas : guère au fait des enjeux pragmatiques, incapable de certitude durable, inapte au dialogue, paralysé par l’agora, aphone d’angoisse dès qu’il faudrait prendre la parole, gêné aux entournures par l’idolâtrie mélenchonienne, trop négativement enclin au sarcasme in petto.
Mon grand âge me dispense aisément des actions dites « de terrain » (porte-à-porte, tractages…). Mais la raison de mon abstention est ailleurs : je ne sais pas parler aux gens, avec les gens.
Du coup, je ne fais pas grand chose de plus qu’assister, muet, presque penaud, à des assemblées démocratiques en rond.
Bref : empoté du social, piètre politique, militant nul.
Quelques « permanences », au local de campagne. On raconte à des jeunesses LFI les bonnes histoires de Tonton Cricri, enfançon communiste aux boucles flattées par la main du Fils du Peuple Maurice Thorez puis militant UJCF en cellule de choc au temps de l’Algérie française (les généraux factieux ! de Gaulle le retour ! l’OAS ! Charonne !) puis komsomolsk d’été en socialisme R.D.A réel (« Der Sozialismus siegt ! ») puis poète dans l’œuf qu’a vu Louis Guilloux avec sa pipe d’époque et lui a même causé puis soixante-huitard extrêmement gaucho sur le pavé dans les fumigènes puis marxiste-léniniste d’almanach mao comme un poisson dans l’eau des masses introuvables. Pour un peu ils croiraient que j’ai fait l’FTP, eu mes congés à vélo payés par le Front populaire et serré la pince à Jaurès et au capitaine Dreyfus.
*
12/01 [Chino à la plage (chanson)]
quand son mimi short glisse
on crie pour rire ho ! hisse !
et v’là qu’on voit tout pâle
d’l’intéressant pour le mental
un peu plus bas c’est le genou
comme rondelle y a pas plus choute
et juste après un pied qui shoote :
ouste dégagez les cailloux !
on est si bien au bord de l’eau
à se barbecuiter la peau
mais suspendons cet exercice
pour essayer d’autres délices :
allons tremper nos pendeloques
dans la mer qui calme les cloques
car après ça sera au sel
qu’on dégustera des aisselles
ça fait un peu crisser les dents
mais c’est hyper ravigotant
on est si bien au bord de l’eau
à se barbecuiter la peau
*
15/01 [Dieu s’appelle Armando]
Vidage de rayonnages (saturés — ça oppresse). Une pile croule : des revues Spirales. Que de poussière ! De cette bouffée monte un spectre : Armando Verdiglione. Au début des 80’s, sa manne[1] de psychanalyste mondain plut sur le germanopré retourné par la Restauration dite « post-moderne ». Et hop : revues, livres, colloques internationaux !
Souvenir : V. entre (costard 3 pièces, cravaté d’exubérant, le cheveu corbeau ciré) dans le vaste salon parisien où se tiennent les réunions du « Cartel » Spirales. « Dieu a paru », annonce-t-il gravement, avant tout bonjour. Il ne s’agit que du titre de son dernier livre. N’empêche : un doute plane.
Comme Dieu il est toujours en retard. Un staff sexy (tailleurs bordeaux, gris souris ou canari-rémoulade) fait patienter. Sourires cerise et flash de dents sur nids de foulards soyeux : « Son avionn a dou rrétarrd » (il revient de sa trentième conférence du mois à Tbilissi, Cordoue, Londres, Caracas ou Rome).
Les calepins du staff sont fébriles : dès Dieu paru avec cigare et escarpins deux tons il y aura du à noter fissa. Quoi ? : la composition du prochain sommaire[2]. Les doigts potelés de Dieu l’auront sortie de sa pochette comme sort le phylactère de la bouche de l’Ange à peine son cul posé sur le velours.
« Avez-vous, il demandera en langue généreuse, des crrrritiques zà forrrmouler ? ». Nul ne mouftera, sachant qu’à quoi bon. A qui ose, Dieu répond : « Trrrès intérrressant » et passe jovialement la patate du Verbe au voisin : « Et vous ? ». Et et cetera et merci d’être venus et à la prochaine fois.[3]
[1] La source en était criminelle, on le sut plus tard. V. fut condamné par la justice italienne.
[2] Simple liste de noms : Spirales veut juste une tonitruante affiche. Dans un n°, Dieu publie… le Pape. Tout au bas du sommaire (alphabétique) en une de couv. : WOJTYLA.
[3] Un jour, Christian Bourgois me charge de déposer à son hôtel quelques livres pour V. Le réceptionniste : « ce monsieur a quitté l’hôtel à la satisfaction générale de tout le personnel ».
