APPARITIONS - 29 par Philippe Beck
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29. Bonheur.
La Terre actuelle est préparée pour que le malheur soit le régime normal des existences (même au cœur de la diversion, les existants le savent parfaitement) ; la notion du bien-être s’y appuie sur une erreur de raisonnement quant au fait de vivre, à savoir le postulat de solitude, dont la racine et l’effet sont un égoïsme serein. Admettons à cet égard que la question du bonheur ne soit pas la question de la vie individuelle prise en dehors des conditions décidées qui la rendent possible. Admettons donc que le mot « bonheur » ne soit pas réservé aux spécialistes de l’éthique séparée et, en particulier, aux tenants d’une religion du « développement personnel », qui est un développement solitaire. Soit un constat d’allure anodine et paisible : il y a bonheur et bonheur. Il existe une idée du bonheur qui nous fait descendre dans l’abattement et la désolation, comme des Icare inconsciemment diaboliques. Nietzsche est sans doute celui qui s’est battu avec le plus d’énergie contre l’idée pessimiste du bonheur. Non que l’idée du bonheur soit en elle-même pessimiste ; on ne peut en effet balayer d’un revers de main la phrase tranquille de Stendhal, « L’art n’est que la promesse du bonheur » (De l’amour, 1822), reprise par le décadentiste contrarié Baudelaire (« homme saturé de contradictions » qui « tyrannise les esprits indécis de notre époque », dit Nietzsche dans une note préparatoire de 1888). On le peut d’autant moins que Nietzsche aime Stendhal, « l’un des plus grands analystes de l’âme humaine » (Le Cas Wagner, 1888), capable de comprendre les « subtils frissons » (Par-delà le bien et le mal, paragraphe 254, 1886). Dès lors, il est également impossible d’écarter la phrase d’Adorno, « L’art est la promesse sans cesse repoussée du bonheur » (1969), qui complique celle de Stendhal.
Or, le pessimisme (la trahison de la vie vivante) réside peut-être simplement dans le fait que la promesse soit sans cesse repoussée. Qu’est-ce que repousser une promesse ? Est-ce renoncer à promettre ou bien reporter sans cesse le moment où la promesse pourrait être tenue, la tenir sans la tenir et s’efforcer d’« échouer mieux » ? L’art est-il ce par quoi la visée du bonheur est toujours heureusement déçue ? Pourquoi ne pas du tout réussir à être heureux ? (Nous avons vu, dans une Apparition précédente, qu’un rebond de sentiment intense en sentiment intense correspondait à la densité réelle de l’existence de quiconque, précisément parce que la plénitude absolue, la complétion pure est inaccessible, chaque être, selon le mot de Pessoa, étant « un puits sans parois ».) En quoi le processus de déception peut-il seulement tenir lieu d’existence ? C’est ici qu’intervient une idée pessimiste du bonheur, que Nietzsche caractérise avec une véhémente exactitude. Le paragraphe 6 de la troisième Dissertation de La Généalogie de la morale (1887) dit que la définition de Stendhal « vient d’un vrai spectateur » selon qui « c’est précisément l’excitation de la volonté (« de l’intérêt ») par la beauté qui apparaît comme le point important ». Contre les esthétiques qui, à la suite de Kant, définissent la beauté par le désintéressement, Nietzsche rompt avec l’idée de Schopenhauer, d’après laquelle l’expérience de l’art suspendrait le vouloir. Dans la phrase de Stendhal, qui avait « les yeux les plus intelligents et les oreilles les plus pensives » (Gai savoir, II, paragraphe 95, 1882), la promesse indique la force du désir d’accroître la vie, le processus vivant. En vérité, le beau stimule les forces, les passions et les attentes ; il donne un sens intense au temps humain. L’art « rend possible la vie », parce qu’il est « le grand stimulant poussant à vivre » (Fragments posthumes, 1888-1889). Schopenhauer est, en somme, le nom d’une esthétique de l’affaiblissement qui, à la suite de l’ascèse socratique, fondée sur le mépris du corps, s’est paradoxalement inscrite dans la philosophie de l’art avec l’empiriste Aristote, c’est-à-dire avec le moment d’imposition des « passions déprimantes » que sont la terreur et la pitié, affects « au service d’un mouvement descendant, en quelque sorte au service du pessimisme ». Pourtant, un art fondé sur de telles dispositions serait, dit Nietzsche, « dangereux pour la santé (- car il est simplement faux que l’on se « purge » de ces émotions en les suscitant, comme semble le croire Aristote). Quelque chose qui éveille généralement la crainte ou la pitié, désorganise, affaiblit, décourage : - et, en admettant que Schopenhauer garde raison, en admettant qu’il faille emprunter à la tragédie la résignation, c’est-à-dire un doux renoncement au bonheur, à l’espoir, à la volonté de vivre, on concevrait ainsi un art où l’art se nierait lui-même. La tragédie équivaudrait alors à un processus de décomposition : l’instinct de vie se détruisant lui-même dans l’instinct de l’art. » Une certaine idée du bonheur que l’art suggère serait fondée sur la négation du bonheur qui donne des forces.
Il existe donc, inversement, un bonheur qui n’obéit pas au pessimisme. Dans un fragment de la compilation intitulée La Volonté de puissance (qu’Élisabeth Förster-Nietzsche et Peter Gast éditèrent et publièrent à partir de 1901), Nietzsche demande : « L’homme aspire au bonheur, qu’est-ce qui est vrai là-dedans ? » La question doit être posée pour mettre au jour « la pire déformation et le plus odieux faux monnayage ». Afin d’y répondre, il faut se demander ce qu’est la vie. « Pour comprendre ce qu’est la vie, quelle sorte d’aspiration et de tension exige la vie, la formule doit s’appliquer aussi bien à l’arbre et à la plante qu’à l’animal. « À quoi aspire la plante ? » - Mais là nous avons déjà imaginé une unité qui n’existe pas. » Car la « sphère de puissance » de n’importe quel vivant « se déplace sans cesse », de sorte que « toute tendance à s’étendre, toute incorporation, toute croissance, est une lutte contre quelque chose qui est accompagné de déplaisir ». En réalité, « la tragédie possède un effet tonique » parce qu’elle expose au négatif déplaisant (la brutale contradiction entre la loi civile et la loi familiale dans Antigone, par exemple). La tragédie exprime la vérité de la résistance. L’art est ce qui rend vivante la relation plusieurs que chacun entretient avec soi (je me résiste), de manière à faire sentir à tous à la fois la mobilité des relations avec les autres (j’aime autrui en lui résistant). Une relation est la mise en tension d’une mobilité puissante (d’une hétérogénéité intime) avec une autre mobilité douée de force. La mobilité interne de quelqu’un rencontre la mobilité interne de chacun. « Pourquoi les arbres d’une forêt vierge luttent-ils entre eux ? Pour le « bonheur » ? – Pour la puissance !... ». L’augmentation de la force devient le seul bonheur, qui n’est pas un bonheur de destruction ; elle est bonheur de rencontre dans la résistance (la réticence, la contrariété) ou la différence. « Selon les résistances que recherche une force en vue de s’en rendre maître, il faut que la mesure des échecs et des fatalités ainsi provoqués grandisse : et, en tant que toute force ne peut se manifester que sur ce qui lui résiste, il y a nécessairement, dans toute action, un ingrédient de déplaisir. Mais ce déplaisir agit comme une excitation à la vie (…) »
La conclusion de Nietzsche condense un problème radical : « pour avoir de la morale une opinion équitable, il faut substituer aux notions morales des notions zoologiques ». « Les fonctions animales dépassent plusieurs millions de fois en importance tous les beaux états de l’âme, toutes les cimes de la conscience. » Il en découle une physiologie de l’art qui refuse l’art pour l’art, « le croassement de virtuose de froides grenouilles qui dépérissent dans leur marécage ». Zoologie, à la rigueur, signifie une pensée qui prend en compte la perception, « plus riche que le talent » (Emerson). Stendhal, sensualiste imprégné des thèses de Tracy, Cabanis et Condillac, qui veut prendre l’homme « comme il est », est d’abord soucieux de l’art de ne pas se tromper en marchant vers le bonheur : « Le génie est un pouvoir, mais il est encore plus un flambeau pour découvrir le grand art d’être heureux… La plupart des hommes ont un moment dans leur vie où ils peuvent faire de grandes choses : C’est celui où rien ne leur semble impossible. » (De l’amour) Or, l’exploit de « faire de grandes choses », qui arrache au pessimisme de la peur (à la ruine de l’impossible), n’est pas la capacité héroïque d’une partie privilégiée de l’humanité ; il appartient à une humanité entière qui, entre « pré-homme » (homme précédé) et « surhomme » (homme postérieur), devient maintenant une autre sorte de vivants sensibles à quelque beauté intéressante, quelque bonté éclatante qui les incite à être véritablement au prix de l’adversité. Une telle sensibilité au beau historien (« le beau en soi n’existe pas plus que le bien en soi », dit un fragment de La Volonté de puissance) coïncide avec la génialité de tous qu’évoque Baudelaire (« La sensibilité de chacun, c’est son génie », Mon cœur mis à nu, c.1860). La force de commencer est égale à la réceptivité. Plutôt que d’uniquement percevoir en l’homme « l’animal malade par excellence », comme le fait la Généalogie de la morale (Troisième Dissertation, paragraphe 13), l’être que « la blessure même contraint à vivre », ne peut-on percevoir symétriquement en l’animal un homme malade, l’humain oubliant ses forces de vie commune en s’abandonnant à la faim et à l’instinct sans solidarité, livré à la juxtaposition traversée d’étincelles de jeu heureux, d’allégresse bientôt remplacée par un « sommeil hivernal » ? L’animal représente alors, sous nos yeux, la pathétique représentation d’une humanité amnésique et sans autre promesse que la brutalité de l’abyssal mystère de l’être nu, qui suscite terreur et pitié (et vit dans une terreur sans pitié). L’âme misanthrope se livre aux passions tristes qui interrompent le bonheur indéfiniment relancé (l’ivresse secrète à l’œuvre dans la sérénité ou l’apparente résignation) ; elle brise ce bonheur affirmatif où peuvent au mieux s’accomplir ensemble les existences voisines et lointaines. L’âme contactante n’a pas à craindre d’être, comme Stendhal, « sublimement méchante » (lettre de Nietzsche à Resa von Schirnhofer, 11 mars 1885). Il est étrange qu’Aristote ait confié la possibilité de penser artistiquement la politique à des passions qui diminuent la tonicité de la représentation négative (évoquée furtivement au chapitre 4 de la Poétique sous l’aspect de la charogne). Face au négatif représenté, la « mélancolie irritée » (Baudelaire) ne suffit pas. Jacob Burckhardt, 1867 : « Il peut venir des temps de terreur et de profonde misère. Nous voudrions savoir sur quelle vague de l’Océan nous flottons, mais nous sommes nous-mêmes cette vague. » Au même paragraphe de la Généalogie de la morale, il y a ce passage affirmatif et négligé, étonnamment ascétique, à propos de l’homme, cet océan voyageur, « plus malade, plus incertain, plus changeant, plus instable qu’aucun autre animal » (où s’indique d’ailleurs que l’animal connaît bel et bien la maladie) : « il a plus osé, plus innové, plus bravé, plus provoqué le destin que tous les autres animaux réunis : lui, le grand expérimentateur qui expérimente sur lui-même, l’insatisfait, l’insatiable, qui lutte pour le pouvoir suprême avec l’animal, la nature et les dieux, - lui, l’indompté encore, l’être de l’éternel futur qui ne trouve plus le repos devant sa force, poussé sans cesse par l’éperon ardent que l’avenir enfonce dans la chair du présent. » Voilà pourquoi il est « l’animal qui n’est pas encore fixé » (Par-delà le bien et le mal, paragraphe 62).
