JOURNAL 2025, extrait 9 par Christian Prigent

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

JOURNAL 2025, extrait 9 par Christian Prigent

 

 

 

15/12 [les avortés]

 

Éric Clémens m’envoie son livre La mort existe pas (Éd. L’Âne qui butine). Je lis, emporté par la violence joyeuse, aspiré par les trous d'air scandés dans le ciel du thétique.

C’est d’autant plus énergique qu’en « poésie » il faut à Éric toujours s’arracher à son propre socle conceptuel, défier le déclaratif, évider une lourdeur presque didactique. Du coup ce n’est jamais adroit, aimable, bienveillant. Au contraire : si rugueux, si brutal ! et si généreux face aux habiletés sans ambition du tout-venant poétique !

 

Dans sa dédicace, Éric me présente son ouvrage comme « un livre qui ne pouvait qu’avorter ».

Ce n’est pas fausse modestie : il le pense vraiment, peut-être pas sans amertume.

 

Je crois bien que tous les livres que nous (les amis du cercle TXT) avons essayé de faire pendant plus d'un demi-siècle ne pouvaient que nous donner (et effectivement nous donnent) cette sensation d’avortement.

C’est qu’ils étaient si aventureux, ces livres, si intrépides ! Non a priori cadrés par des modèles génériques et stylistiques à la perfection desquels il leur aurait simplement fallu parvenir.

Lancés dans le vide, donc : ignorants de leur propre but, forcés d’inventer à mesure leurs contenus et leurs formes, même leurs raisons d'être.

Et au bout du compte toujours peu ou prou ratés puisque ne sachant pas au départ (et ne l’ayant  mieux su à aucun moment de leur avancée hasardeuse) quelles auraient bien pu être pour eux les conditions d’une naissance « réussie ».

 

*

 

19/12 [Chino a mal dormi (chanson)]

 

fîtes-vous sexe hier au dodo

filles & fils de Libido ?

— non non : nous fûmes dans la mort

hypocrite ainsi qu’eau qui dort

 

sommeil singe bien la mort

et qu’on foute la paix aux corps

 

mais dans le monde abscons des songes

l’emmerdant c’est que ça nous ronge

savoir si quand nous serons morts

ça nous rongera pas encore

 

sommeil imite mieux la mort

cesse d’’asticoter nos corps

 

maman pourquoi qu’il tarabuste

Eros à nous taper l’incruste

ah qu’où je pense il se l’enfonce

sa fléchette et que mieux j’en pionce !

 

sommeil fais qu’il soit comme mort

et dans la paix celui qui dort

 

*

 

20/12 [Giono demi-teinte]

 

Pierre Le Pillouër me demande un avis sur Jean Giono…

Je l’ai lu dans mon adolescence (au tout début des années 60, c’était l’une des vedettes de la toute nouvelle collection « Le Livre de poche ») : Regain, Colline, Un de Baumugnes…

Séduit, alors, par l’ambiance (ruralité, paganisme) à effets de sexualité panique (un « soleil et chair » rimbaldien ?). Et sensible à ce qui concrètement la produit : densité sensorielle du lexique et rudesse elliptique du phrasé.

Ça m'a peu duré : question saturation lexicale et phrasé rudement elliptique, Rimbaud, Mallarmé (et leurs suites), c’était quand même beaucoup plus fort, plus nu (dépouillé du costume narratif) et sollicitait davantage la pensée.

 

Retour récent, l’an dernier (désœuvrement estival) : Le Hussard sur le toit.

C’est un roman magnifique, emporté et emportant, sauvage, brillamment épique. Mais après deux cents pages, il se traîne, se piétine lui-même, ne fait plus que se complaire dans une noirceur rageuse. L’auteur s’écoute faire des phrases au brillant un peu toc et ne sait pas, du coup, mettre fin à son récit parce qu’en terminer c’était renoncer à un plaisir d’écrire plus volubile, plus complaisant et plus exclusivement narcissique à mesure.

 

*

22/12 [début et fin, ssq]

 

Caizergues insiste (cf mail d’avril 2025) : « je maintiens qu'un roman n'est qu'un début et une fin. Le reste : remplissage. En ce sens, Le Procès est exemplaire. Début : les policiers viennent chez Joseph K ; à la fin ils l’égorgent ; au milieu, Kafka doit remplir des pages pour faire livre, et c'est à l'infini : pas de dramaturgie. Voilà pourquoi il n'en termine jamais avec ce roman. »

 

J’insiste à mon tour : début et fin en effet suffisent ; mais cette suffisance (cf celle de la « grâce » janséniste) ne touche qu’au phrasé d’une phrase (à la qualification stylistique d’une langue).

Un roman est une fiction, il invente un monde : il lui faut l’espace et le temps pour ce faire (une « histoire » à dérouler, des « figures » emblématiques). Y compris si cette fiction ne prétend à rien d’autre que faire voir l’absurdité de l’infinie et insensée fiction que les hommes appellent monde (c’est ce que fait effectivement Kafka).

Pour qu’à la clausule on « n’en parle plus », de cette insignifiance désespérante du monde, et pour qu’on puisse suggérer que ça ne valait guère qu’on en parle  (cf la fin du Voyage au bout de la nuit), il faut en avoir parlé : qu’il y ait eu ce voyage, d’une vie (La Recherche…), d’un jour (Ulysse), d’une nuit (Finnegans Wake), que fut l’aventure de l’avoir écrite, décrite, inscrite dans une langue à nulle autre pareille bien que semblable à toutes.

 

*

23/12 [vainqueur]

 

Tout d’un coup, parlant hier avec *, m’est apparu ceci, jamais clairement dit à personne, pas même à moi-même : pour exister face à mon père, dans mon adolescence, rien n’était jouable au plan du savoir (de la culture), rien au plan de la vertu morale et civique. Pour pouvoir, comme on dit se poser en s’opposant, il aurait fallu choisir l’obscurantisme, l’égoïsme, l’irresponsabilité, le vice, l’ignominie : j’ai vite compris, à mes dépens, que là non plus je n’étais pas de taille.

Le seul espace possible était une utopie : un lieu ouvert à des actions décalées de l’affrontement bien/mal, mises d’emblée à l’abri du jugement moral, indépendantes de tout « savoir » comptable et exemptées d’avance de tout devoir civique.

Sans évidemment avoir eu conscience de cet enjeu, j’ai trouvé ce lieu dans la poésie : lecture passionnée des poètes ; initiation, par le pastiche, à la pratique ; puis exercices d’écriture frénétiques et constants. C’est que la poésie ne relevait, au moins en principe, que du jugement esthétique. Là j’étais à l’abri du jugement paternel (étendu par une sorte de contamination métaphorique au jugement « social » en général).

Et bien davantage : je me suis assez vite rendu compte à quel point j’étais par ce choix gratifié : gracié du verdict paternel et pourvu d’un peu d'amour de moi-même. C’est qu’à l’évidence j’étais sur ce plan (écrire) à jamais meilleur (meilleur que mon père, qui en avait tâté — donc doté d’une chance d’être même meilleur que quiconque) ; que ma vie allait trouver là son sens : qu’en somme j’étais sauvé.

 

*

 

24/12 [Chino à Noël (chanson)]

 

dans le bocage y a pas de neige

donc pas de bonhomme : ah que n’ai-je

le canon pour que du flocon

y en ait flopée qui tombe et qu’on

se les casse en gesticulant

de joie sur ski les ossements !

 

heureusement vient pour qu’on suce

ses doigts au bon beurre la bûche

 

car en dedans : holà les boules

sur le sapin qui dériboulent

tout schuss en liesse : alleluia

et merci maman z’et papa !

filons fissa se foutre au pieu

avec des étoiles dans les yeux

 

sauf qu’y faut digérer la bûche

et le taux de lipide en plus

 

c’est que demain c’est les cadeaux

sauf si (zut ça serait ballot !)

y a eu panne dans les idées

ou qu’papa Noël a filé

caser ailleurs ses fariboles

petites merdes et babioles

 

et ça règle pas le problème

d’savoir qu’y aura du rab de crème

 

*

 

26/12 [prose /poésie]

 

Dans son livre sur Jean Genet, Jean-Paul Sartre écrit : « Dans la prose, le verbe meurt pour que l’objet naisse ». Je ne sais pas trop de quelle « prose » il parle. Sans doute des productions courantes du genre « roman » (dont les siennes au temps des Chemins de la liberté). Evidemment pas de la « prose », quoique romanesque (au moins narrative), de Joyce, Proust, Céline et bien d’autres dont on ne peut guère penser que le verbe y meure (s’efface) même si l’objet (contenu, message), c’est le moins que l’on puisse dire, ne manque pas d’y naître et de s’y sentir parfaitement chez lui.

Mais peu importe. La phrase que je citais intéresse parce qu’elle dégage a contrario une définition de la poésie (en tant qu’elle ne serait pas la prose) : une façon de faire de la littérature (de travailler avec la langue) au fil de laquelle le verbe refuse obstinément de mourir et dans laquelle l’objet (ce dont on parle) ne naît que pour autant que formé par ce refus lui-même, consistant en ce refus : passant comme un spectre derrière la résistance des mots, n’apparaissant que comme l’ombre projetée de cette résistance et suggérant du coup des mondes étrangement altérés (devenus autres, réinventés) quoique non moins vrais, pas plus « fictifs », que ceux que nous dessine la fiction prête à porter que nous appelons « monde ».

C’est ainsi que pensait Mallarmé (si peu compris par Sartre) : dans le vers, « la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère ».

 

*

30/12 [festivités]

 

Passer à peine visible dans les interstices des festivités obligatoires de la fin d’année n’est pas facile, est même moins facile à vivre chaque année.

Il faut se faire un profil de bas-relief égyptien, s’effacer du frontal, adhérer aux parois, se fondre aux tapisseries et redouter même de projeter au sol une ombre : on la convoquerait illico à des agapes joviales.

C’est exagérément pénible, fait sur-jouer le désagrément. Sans doute parce que cette occasion calendaire rappelle au larron toutes les fois qu’il eût bien voulu n’être ni connu ni vu, non requis par le monde, indemne des convivialités rigolardes.

Ça fait beaucoup de moments, ressortis par bouffées de mémoire, plus ou moins chargées de culpabilité, diversement brûlantes de malaise. A chaque fois me revient par exemple le temps de mon adolescence : détestant mon image au point de ne pouvoir la supporter dans le miroir et devant me raser ou me laver les dents la tête quasi enfoncée dans le lavabo avant d’aller affronter autrui du seul bout du nez pointé entre des franges sur-baissées et des écharpes jusqu’aux narines.

Mais passer entre les gouttes des regards d’autrui, raser incognito le décor du monde : comme on peut, souvent, et même à tout âge, le désirer !