APPARITIONS 21 par Philippe Beck
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21. Vichy.
Quel est le retentissement du signifiant Vichy aujourd’hui ? Admettons qu’un nom soit une musique en petit qui déclenche des mouvements dans l’âme physique de chacun. Signifiant saturé, instable et dissymétrique, le mot Vichy, qui est un nom, émet une mélodie sémantique où la dénotation d’usage dominante, active, est d’ordre civil. Cette dénotation s’imprime sur celle d’une villégiature, dénotation résiduelle désormais (ou connotation secondaire), faisant ainsi écho à une quiétude contradictoire, une profonde intranquillité ; le nom provoque avec force un tel état semi-conscient et irritatif, malgré le refoulement dont sa teneur est l’objet, ou bien grâce à un tel rejet de la « conscience pleine », qui en proportionne les effets. Entrons dans les harmoniques du nom d’une ville thermale devenue haut lieu d’un régime autoritaire. « Vichy était une solution commode : une ville de taille moyenne, bien équipée en hôtels et en lignes téléphoniques, située en zone libre. » (Paxton) Elle « offrait immédiatement des capacités d’accueil exceptionnelles grâce à ses hôtels, alors vides en pleine saison estivale. » (Azéma)
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Robert Aron (1954), dans le sillage d’Isorni, le défenseur de Pétain à partir de 1945, élabora une idée atténuante que Paxton détruisit et qui, à l’instar d’un sinistre Phénix, a semblé renaître de ses cendres il y a peu : Pétain aurait joué le rôle du « bouclier » destiné à protéger les Français sous l’Occupation allemande, et la Résistance gaulliste aurait été le « glaive », la force active de libération d’un pays contraint à limiter les dégâts. La déportation et l’extermination des juifs abrités par la France furent à ce point de vue comptées aux pertes et profits, et l’antisémitisme d’État, pourtant bien documenté, fut systématiquement dissimulé.
L’historiographie libre et sérieuse, représentée maintenant par Laurent Joly, ne retient pas une thèse qui récrit l’Histoire. Comment déterminer alors l’actuelle impression rythmique du signifiant qui désigne, non seulement le lieu du gouvernement collaborateur, mais ce gouvernement même ? Vichy désigne une capitale nouvelle, qui exista par soumission à une occupation que des idéologues essayèrent de justifier au plan spirituel. Le renouvellement spirituel espéré, semble-t-il, d’occupants prétendument bienfaiteurs se résuma à la phrase de Drieu La Rochelle : « La France a besoin d’une révolution qui lui vienne du dehors. » L’étrange défaite décrite par Marc Bloch obéissait à un désir qui provoqua la « divine surprise » de l’invasion allemande. L’action d’une armée extérieure aurait par la catastrophe « révolutionné » le pays envahi. Vichy n’adopta pas cette doctrine officiellement (elle fut plus ou moins revendiquée par les collaborateurs, qui y voyaient une chance de « retour aux principes »), mais les défenseurs de Pétain l’adoptèrent tout aussi discrètement. La « petite musique » du bouclier doublement salvateur revient comme un serpent de mer, et que dit-elle subliminalement ? Que l’ « esprit d’un peuple » peut jouer à « coopérer » avec l’ « esprit » d’un autre (« vainqueur » toutefois), non seulement pour limiter les dégâts de la défaite, mais profiter de l’ « esprit » de cet autre, afin de « régénérer » le sien propre, dont on suppose l’existence. Or, l’esprit national est le commencement de la guerre. Le bouclier cache l’esprit dont les dégâts sont illimités. L’esprit national n’est pas le seul en cause, comme le prouve la doctrine suicidaire de Drieu. L’énergie suicidaire de celui-ci se condense dans la tension entre deux affirmations. D’un côté, « qui aime la patrie aime la guerre » (où la patrie et la nation sont confondues) ; de l’autre, « les dieux ont besoin du sang des sacrifices ». La guerre est le moyen tragique de mettre fin à la guerre et de réconcilier le vaincu avec son principe oublié. Tout montre pourtant que ce n’est qu’un principe obscur. Fichte (1807-1808) définit une nation par sa mission spirituelle, dans le contexte de l’occupation allemande par l’armée de Bonaparte. La communauté morale d’une nation suppose « un tout vivant, animé par une même vie intérieure ». Néanmoins, Fichte va jusqu’à poser que « le peuple allemand est le seul peuple originel » ; une nation est virtuellement chargée d’une mission culturelle internationale (le ressourcement civilisateur) qui n’est pas censée reposer sur la domination militaire. Et pourtant, le ver est dans le fruit. Vichy est le nom d’un bouclier sur lequel est gravé le texte d’un esprit indéfini, toujours susceptible d’interprétation meurtrière, comme ce « papillon musulman » qui résonne dans un poème d’après Mandelstam. Le nom est imprégné d’un esprit construit, dont les éléments flottent dans l’air plein d’humanoïdes ; ceux-ci le respirent sans savoir, ou bien ils l’ignorent à moitié et leur existence par une acoustique de l’âme est scandée d’apnée en apnée, d’intense réveil en réveil bientôt menacé.
Cette acoustique permet à l’âme physique de s’orienter dans le sentiment en fonction des bruits provoqués par ces pierres douces ou pointues que sont les mots ; sans eux, il n’y aurait pas de Mandat du marécage, comme l’appelle Manganelli. Si une « imprécision affective » nous autorise à voir dans le langage ce marécage instable qui rythme vaguelettes et clapotis en apparence insignifiants, il faut en tirer la conséquence que le maniérisme, dans la mesure où il est « le signe d’un commerce précis avec l’erreur » (« Capturer le fantôme », 1987), est une contre-musique indispensable aux essais notamment, c’est-à-dire aux tentatives pour éclairer nos situations. Les noms jaillissant de manière à la fois doucereuse et délétère au cœur des phrases qui affectent l’équilibre para-conformiste des vivants, nous devons découvrir une simple vérité : c’est à chacun d’entre nous précisément qu’est confié le Mandat des marécages. Il faudrait que le relais s’opère de loin en loin et que grâce aux rebonds, encore et encore, chacun puisse donner une « vision étincelante » du lieu frontière « suprêmement dangereux », « répugnant et attirant », de la « mystérieuse patrie » que forment nos pensées senties (« Le Marécage définitif », 1990). Car les errements des mandatés nécessitent des répliques descriptives qui les contrarient utilement. Et qui, sinon les mandatés eux-mêmes, pour se donner de telles répliques ?
