APPARITIONS - 16 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 16 par Philippe Beck

16. Formalités.


 
Une anthropologie des formalités étudie les formes codifiées de comportement (gestes, paroles, rituels administratifs, etc.) qui sont réputées façonner l’ordre général des relations humaines. La situation de l’homme sous le chêne cueillant des glands est déjà une formalité, la nature se complétant dans une forme de vie imaginée régulière. Les formalités ne sont jamais de simples règles dépourvues d’enjeu, même pour un homme seul. Elles organisent symboliquement l’espace commun, car l’être isolé pense en même temps à l’usage des glands par tout un chacun. Salutations, conventions de politesse, protocoles, cérémonies, rites de passage, procédures diverses, toutes ces pratiques doivent s’accomplir avec précision pour être reconnues et justifiées dans une société, une fois que le rapprochement des uns et des autres a eu lieu et que les murs d’enceinte de la place forte ou les limites du village se sont dessinés sur le désert. Mais la forme qui devient une formalité a été intensément contestée aussi. Son intense contestation s’appelle la mystique.
Ainsi du franciscain Jacopone, qui se désigne fou.


Car la forme et la manière
rendent l’âme prisonnière. 

Qui a raison, qui a tort ?
Le savez-vous, docteurs ?

Avec vos actes et vos écritures
vous accablez les âmes.

La justice n’est plus que papier,
et la vérité est rejetée. 

Le monde n’est que forme. 

Qui veut voir le fou
qu’il vienne regarder Jacopone. 

Le monde rit et se moque
en disant : « celui-ci est fou ».

Deviens fou par amour,
jette tout décorum. 

Celui qui reste dans la mesure
n’entre pas dans le trésor.

L’honneur, la honte et les manières
sont des chaînes de la terre. 

La mystique est toujours une « métaphysique sans physique » (Moritz), une doctrine de la nudité qui espère en finir avec « le monde » :

Nu je suis venu au monde,
nu je veux m’en aller.

Car l’habit honorable
m’a fait trop aimer le monde.

Jette ton vêtement, ô âme,
car il est signe de domination.

Le vêtement fait la personne
selon l’usage du monde ;

mais Dieu regarde la substance
et non le manteau joyeux.

Les gens regardent le visage,
les manières et les paroles ;

Dieu regarde seulement le cœur
qui bat dans la chair. 

Dans la perspective mystique, le fou revendicateur est celui qui réduit la forme au manteau joyeux ; il s’intéresse librement à la substance qui, censément, ne prend jamais forme. La vie sans forme désigne la vie profonde ; elle est ce que cultive le cœur qui bat dans la chair (le corps véritablement animé), sous le visage, les manières et les paroles. Ce cœur invisible se sépare de l’usage du monde, qui est l’usage des vêtements. Les vêtements sont les signes de la désobéissance au trésor de la substance, les indices de l’esclavage de l’âme au monde qui a pris forme, à ses actes et ses écritures, ses papiers volatiles, aux chaînes de la terre. Pourtant, entre les formalités se crée un intervalle non enregistré où l’existence peut bifurquer à tout instant sans aspirer à ce qui « brille nu en nu » (Maître Eckhart). Avant de consentir à la formalité prévisible, à la fragilité des enregistrements qui semblent réels, j’accède d’habitude à un espace où peut se recréer la forme d’existence de quiconque au milieu des autres. C’est un espace négligé, analogue à quelque limbe favorable où la renaissance se dessine, où la forme d’existence telle qu’elle apparaît à un ensemble de contemporains ne dépend pas d’un simple consentement. Ce lieu de liberté inconsciente, menacée d’obéissance (de conformation), est un lieu où le poids d’abandon de la singularité est allégé voire supprimé. À chaque coin de rue emprunté, à chaque entrée dans une zone commune, je suis un bifurquant. Et pourtant : j’interroge toujours ce qui adapte mes comportements à la zone réglementée, jusqu’à l’angoisse de la forme, qui explique le délire du mystère, le pathos extatique. La réinvention des formes d’existence, en vue de leur admission, résiste essentiellement aux formalités reçues et cristallisées où elle sommeille. Les protocoles de l’existence auprès des autres ne cessent de s’user à mesure que nous les déclarons naturels, parce qu’une forme de comportement admissible, en se réglant sur la présence d’autrui dont elle tient compte, cesse bientôt d’être vivante. L’idéal du comportement naïvement inquiet de son rôle au milieu des jeux du temps commun s’incarne ainsi dans les évolutions de Monsieur Hulot. Personnage aimable et lunaire, adhérent à Jacques Tati, il évalue les raisons d’une Terre éclairée par le soleil. Dans la grande salle d’attente où passent des gens qui s’y adaptent, il fait le tour des fauteuils en skaï avant de s’y enfoncer brièvement et se relève pour glisser sur le parquet ciré. Il esquisse une chorégraphie et l’interrompt en cherchant du regard les yeux du jugement d’autrui, vivant souplement dans l’intervalle, apparaissant et se déplaçant ailleurs. Au dehors, le bruit de la société urbaine, que tamise la vaste baie vitrée. Tous les lieux réglementés (bureaux, salons d’exposition, etc.) sont inspectés d’un œil commençant et dubitatif qui en cherche les codes implicites (attitudes requises, façon de se mouvoir et de trouver sa place). Les formalités invisibles impliquent des formes mobiles d’acquiescement, de désintégration ou de réorganisation, qui donnent force aux intervalles où se révèle l’intacte puissance d’une bifurcation hilarotragique, d’une danse menacée. Tati, 1950 : « Hulot n’est pas un comique au sens habituel. Il n’est pas là pour faire rire, mais pour permettre au spectateur de voir ce qui, autour de lui, peut devenir drôle. C’est un révélateur. » « Ce qui m’intéresse, c’est qu’il ne sache jamais qu’il est drôle. Dès qu’un personnage sait qu’il est comique, il devient complice du public, et moi je veux qu’il reste seul, un peu en dehors. » (1960)  « J’ai connu des gens comme Hulot. Ce sont des gens très discrets, très polis, qui dérangent sans le vouloir. » Hulot « est un témoin » peuplé, un peu en dehors. De ce peu, qui ne fait pas une bohème artiste, tout dépend. Tout : un témoignage absorbant, une intervention. Le drôle : un dérangeant souple, une ombre troublante ou inconsciemment irritative, un chercheur de formes, et non pas un dérangé, un affolé pathétique et intégré.