APPARITIONS - 19 par Philippe Beck
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19. Hypnoses.
Le bruit des mots est comme l’écho du monde, c’est-à-dire la musique du réel déjà, entre menace et promesse. Écoutant de la musique, sensible à l’harmonie des sons, suis-je une calebasse pensive et fascinée? Comment penser la cavité humide et accueillante, la chambre d’amplification que je suis ? Suis-je une caisse ou une caverne qui a le sentiment d’elle-même par les échos qui y retentissent ? Le sentiment de soi est soumis au sentiment des choses à travers soi ; il est absolument secondaire. Je puis négliger la question du retentissement, m’intéresser à la seule teneur des perceptions musicales pour lui dédier une guirlande d’adjectifs, une théorie d’interjections continuées ou de nuages ; l’amour se dit alors que la résonance intime est un secret trop bien gardé pour qu’on l’inspecte et les adjectifs paradent ensemble pour mimer une admiration désintéressée, une extase. Pourtant, le retentissement implique la peur, qui est toujours la peur de la vérité. La vue se rapporte à la distance, qui détermine la capacité de maîtriser le danger, parce que le voyant ne s’oublie pas. Mais l’ouïe concerne l’invisible proximité de l’heure de vérité, la maîtrise en péril. Le chat, le tigre, le rossignol ou l’éléphant restent aux aguets, archaïquement inquiets dès qu’un bruit intense renverse le silence qui rassure ; le son évoque la menace dans la promesse et réciproquement. Le fait que la musique se soit inventée par une extension de la nécessité de détecter le prédateur, afin d’imiter le système sonore du chasseur animal pour le détourner, montre qu’elle est née des cris du monde, des rythmes corporels entraînés par ces cris, des états de tension convergents que l’extérieur crée à l’intérieur du vivant appelé un homme. Le cri, c’est le signe de la souffrance et l’exigence d’y mettre fin. Chaque fois qu’une musique me traverse, la tension vitale première continue et, en effet, l’oreille n’a pas de paupières. L’avenir est exigé par le cri.
L’écoute musicale est une expérience qui fait parler d’elle. Le langage qui transcrit les échos s’efforce de préciser le retentissement des harmonies qui proviennent elles-mêmes de l’idée de conjurer la menace exprimée par les bruits conspirateurs. Conjurer : établir une sorte de rituel de transposition efficace par lequel les sons du dehors cessent d’être le simple indice ou l’apéritif d’un danger. Plutôt, par une telle transposition (le Commandeur chantant), la menace de l’heure de vérité prend un sens nouveau, en donnant à penser. Les échos de la musique dans un corps ont des effets dont le secret est bien gardé. Homère en a suggéré les principaux au Chant XII de l’Odyssée ; il faut y revenir, quel que soit notre besoin d’être bercé par le clairon de la musique. Le chanteur à son tour, emblème du musicien, à la fois sirène et marin, qui résonne de son propre chant conjuratoire (Elis Regina ou Sena Jurinac), comment encaisse-t-il les merveilles qui le traversent, comment endure-t-il cette utopie cathartique en principe qui, en même temps, fait injure à l’ordre de l’existence et le contredit violemment ? Peut-il y survivre et comment ? Il peut y survivre en identifiant au chant un ordre disciplinaire et platonique (Schwarzkopf déploie les émotions contre la « désintégration de l’intégrité »). Or, notre corps s’inscrit dans l’ordre de l’existence et l’utopie musicale le contrarie. C’est pourquoi la musique, qui « représente les sentiments humains d’une manière surhumaine » (Wackenroder, 1797), parce qu’« elle nous montre tous les mouvements de notre âme, incorporels, revêtus de nuées dorées d’harmonies aériennes, au-dessus de notre tête », fait également retentir ces harmonies dans notre tête. Mais où commence et où finit une tête, nous ne le savons pas. « Les mouvements toujours variés d’une cascade qui tombe et qui écume ou encore la mer agitée, mais aussi une musique sauvage qui croît et décroît incessamment entraînent notre imagination avec une telle violence qu’elle ne saurait recevoir une totalisation, mais flotte, pour ainsi dire, ballotée sur l’infini, présentant à la raison l’idée de l’éternité. Ce flux qui nous emporte a quelque chose de terrible et il est en même temps l’image de la brièveté de la vie et du pouvoir menaçant de la nature. Tout ce qui en musique est surprenant, bref et énergique, et qui entraîne vivement, mélodiquement ou harmoniquement, comprend une impression sublime. Car l’imagination se voit transportée au moyen de quelques notes, qui remplissent un court instant, dans de nouvelles régions éloignées, dont l’exploration selon les règles demanderait un espace de temps beaucoup plus long : ce qui aurait dû être longuement préparé se présente soudainement à nous dans toute sa perfection. » (Christian Friedrich Michaelis, Au-delà du sublime en musique, 1801) La musique porte l’imagination au-delà de ses limites et, par ses propres moyens, déborde la pensée sensible, qui s’excède. Sommes-nous préparés à la musique des mots, à la musique du sens, dont les mots sont les indices hypnotiques ? La rhétorique, c’est l’hypnose qui charme les angoissés obligés de parler et d’écouter, une descendance de la musique. Les passions ne sont pas exactement purgées. Et peut-être la poésie, au sein des pratiques du discours, est-elle décidément, lyrisme sec oblige, le chemin par lequel nous renonçons à l’hypnose qui nous semble nécessaire dans un monde en feu. Puisque l’hypnose est ce qui nous fait croire que nos passions se sont amendées.
