APPARITIONS - 8 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 8 par Philippe Beck

8. Tourbillon.


Si on ne vit pas sous les bombes, l’état tourbillonnaire de la réflexion correspond à une sorte de panique relative (tranquillisée) dans le flux de l’actuel. Ce flux se déploie en spirale. On n’entre pas deux fois dans le même torrent de nouveautés, enroulé autour de lui-même comme un maëlström ou une chute magnétique. Seule une myopie de l’âme permet de plonger dans le tourbillon en croyant l’observer lucidement. Nous n’échappons pas aux volutes qui proviennent des usines qui instruisent du présent. Nous tournons dans ces volutes d’air, où la respiration est esclave. Le vortex contemporain est singulier ; la vie ancienne avait ses abîmes, ses puits sans fond, et l’enroulement de maintenant décrit le chaos « qui n’est pas l’absence de déterminations, mais la vitesse infinie à laquelle toute forme se dissout » (Deleuze). La dromologie, théorie de la vitesse, analyse les turbulences historiques, qui inventent l’avenir, dans la mesure où « inventer le navire, c’est inventer le naufrage » (Virilio). Le navire invente le péril de la pensée. Dans la navigation, le tourbillon entraîne une « perte de résonance » (Rosa), une saturation psychique (Berardi) au cœur de la tranquillité, et c’est la Terre même qui devient acteur tourbillonnaire (Latour). Les « hyperobjets » (Morton), comme le climat dont le grand tableau se dérobe, engagent les âmes physiques dans un vortex temporel. Les remous du temps deviennent les nôtres et conditionnent la météorologie de l’esprit, avec ses bulles, ses écumes et ses sphères. Or, c’est d’abord que le monde est ce qu’il est : « un monstre de force, sans commencement ni fin » (Nietzsche).
Edgar Poe (1841) a exactement décrit de quoi il s’agit : coûte que coûte, il faut une descente dans le maëlström. La tempête forme un immense entonnoir qui aspire tout. Un navigateur meurt de terreur. L’observation du phénomène permet à un autre d’y survivre : les objets cylindriques et creux tombant moins et certains corps flottant au lieu de couler, l’observateur s’attache à un tonneau et se laisse emporter dans la peur. Chaque corps est, possiblement, ce tonneau pensif. Le tourbillon s’éteignant le rejette à la surface. « Jamais je n’avais éprouvé une émotion plus profonde, plus mêlée d’horreur et d’admiration. » La pensée contemporaine négocie en son sein le mariage de l’horreur et de l’admiration, faute de quoi elle vieillit sur place. La violence circulaire du typhon (Conrad, 1902) signifie la répétition des assauts, la désorientation, et l’analyse comme telle ne sauve pas (elle rémunère son propre défaut de levier réel). Le fleuve au cœur des ténèbres dessine une ligne d’ombre ; chacun y subit une tension circulaire. Le vent souffle avec une véhémence continue, sans rafales, « comme si l’air tout entier se ruait d’un seul bloc », et l’héroïsme est déglacé à tout instant. Qu’est-ce que ce déglaçage ? Imaginons l’histoire de l’âme comme un drame culinaire ; la cuisson des données qui la traversent pour l’enflammer entraîne la dissolution de son glacis et la récupération des sucs pensifs dans cette vase, ce marais brûlant qui condense l’essence de l’action du temps. Ce marécage s’appelle la conscience. Bathmologie (théorie des degrés et nuances du sujet-objet) et dromologie (théorie de la course des pensées) s’unissent dramatiquement. Ni déluge (dé-création, effondrement des séparations) ni tohu-bohu (« terre informe et vide » d’avant la Création), le tourbillon contemporain donne la forme du chaos à la limite de chacun. Chaque fois, quelqu’un est « comme un nageur venant du profond de son plonge » (Agrippa d’Aubigné). Il éprouve le bathos de sa vie, sa chute inverse, ou son hilarotragédie particulière, étoilée, que les bombes réduisent en poussière.