APPARITIONS - 11 par Philippe Beck
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11. Succès.
Il ne s’agit pas du succès dans l’immonde ; le Tourbillon en projette le film contre ses parois liquides pour aspirer les contemporains si bien qu’ils s’ordonnent à la spirale de sentiments indéterminés. Les abjects (les immondes) se demandent aussi ce qu’est la vie et comment elle se reconfigure en existence. « Ils ne vivent pas, mais ils s’occupent. » Ils s’occupent à sentir en détruisant le commun et à répandre « l’huile d’Annouchka » (Boulgakov)1.
On se demande d’abord ce que vaut la phrase de Max Weber : « Le succès dans une profession était le signe le plus sûr de l’état de grâce. » Quelle est donc la force de gravité spirituelle du succès ? Weber ne prescrit rien ; il décrit le rapport historique entre une éthique calviniste et une forme de conduite économique qui l’a emporté. En l’occurrence, l’économie est théologiquement déterminée par l’axiome de l’indéchiffrable prédestination de certains. L’angoisse du salut a créé une tension psychique, ensuite devenue culturelle. Selon Calvin, la dissymétrie entre un Dieu absolument souverain et le monde humain est radicale ; les hommes ne peuvent rien faire pour mériter le salut, mais ils cherchent des signes de leur élection. Le succès professionnel devient alors un indice de la grâce dont il n’est pas la cause. Selon Weber, la réussite individuelle constitue un signe psychologique à défaut d’être une preuve théologique. La profession est une vocation ; qui l’exerce est appelé d’en haut à l’exercer et elle devient une « ascèse intérieure au monde ». La réussite serait ainsi « le signe le plus sûr », l’indice le plus réconfortant, et à la fin comme la preuve oblique d’une élection voilée, plus solide et mesurable que l’extase religieuse. Le travail devient la valeur officielle. L’accumulation découle d’une morale hostile à la jouissance et peu à peu elle justifie le fait que l’accumulation soit elle-même une jouissance. Car, lorsque la motivation religieuse est secondaire ou disparaît, que le désenchantement est devenu l’affect ordinaire, la conduite économique persiste et le succès se change en norme sociale autonome, en obligation impersonnelle et, pour ainsi dire, en impératif catégorique. Dans « la cage d’acier », la réussite sociale subsiste pourtant sans la grâce. La cage n’est pas une prison et ne possède aucun tyran spécial ; c’est une structure rigide dans laquelle la vie est enchâssée et qui se réalise quand le sens s’est dissipé en maintenant la forme d’une vie générale, désormais soumise à une bureaucratie disgraciée. La cage produit des « spécialistes sans esprit, des jouisseurs sans cœur ». Elle opère le mariage de l’hédonisme inconditionnel, de la pétrification mécanique et du messianisme arbitraire.
Maintenant, considérons uniquement le succès des œuvres dont « la gloire survit à l’action » (Arendt), sans admettre sa réduction à l’espace économique dont le possible calvinisme foncier est évanouissant.2 Les œuvres durables, qui contribuent à la vie d’une culture toujours en passe de se mortifier, réussissent à relever le temps biologique de leur créateur. C’est-à-dire que nous prendrons ici en compte seulement le succès dont Reverdy a pu dire que, par lui, on est « mieux compris ». On peut l’appeler un succès d’impersonnage. L’être qui réussit dans cette mesure est mieux compris en étant appréhendé au plan de l’humanité traversière. L’approbation à son insu élabore l’aiôn de quelqu’un. La thèse de la compréhension transpersonnelle est séduisante ; elle retend l’histoire. Son mérite principal, c’est d’invalider l’idée-réflexe qu’une reconnaissance publique engendre seulement des malentendus, l’apparaître barrant prétendument l’accès à l’être profond etc. Le principe de Reverdy pose cependant deux problèmes. Le premier concerne la nature véritable du succès. Qu’est-ce que, dans ce cas, une histoire de succès, quand l’opérateur est traversé par le sens de l’œuvre qu’il signe ? Le second problème concerne l’incompréhension où plongerait l’insuccès, la vie indépendante de toute reconnaissance ou encore la vie sans succès.
La nature du succès intéressant tient au processus par lequel une personne adresse une proposition élargie à la société humaine et rencontre l’approbation et l’assentiment, la gratitude expresse de celle-ci. Le succès qui fait comprendre celui qui le connaît déborde essentiellement le cadre individuel de la création ou de l’opération. Il tend le cuir d’une silhouette particulière et change son mode d’apparition publique ; en d’autres termes, il change également la proposition d’apparition que l’œuvre induit. Si une œuvre s’accomplit au dehors, la loi de résistance à un tel accomplissement engendre vite une série de brouillages de l’image de l’opérateur, d’attaques indirectes ou frontales dont le point commun est d’attester la formation d’une silhouette singulière, un dérangement dans l’ordre des silhouettes reçues. Le moins qu’on puisse dire, c’est que de telles offensives n’éclairent pas le portrait d’un être qui réussit à faire quelque chose (et il n’est pas question simplement de place gagnée, d’installation etc.). L’aptitude à parvenir quelque part, à donner sens à la suite des pas, suppose d’abord la capacité de sortir à nouveau, de répondre à une situation critique pour trouver une issue. La raison d’une œuvre, c’est la vie qui sort d’elle-même, non pour mourir, mais pour continuer parmi ceux que nous attendons. Quelles que soient les tentatives d’obscurcissement de l’opérateur, l’œuvre réussie, qui en elle-même est un succès avant d’en avoir, est indépendante. Ce qui fait réussir une opération tient à ceci qu’elle apporte au contexte général, de sorte que l’homme derrière l’opérateur n’est rien de plus qu’une énigme de second rang. On finira par admettre que l’œuvre donne sens à l’homme et non l’inverse. À cet égard, le succès qu’on rencontre est, en effet, une source de compréhension, une voie d’accès à la généralité qui transit quelqu’un et lui confère son humanité future, en somme une histoire dont la portée hante virtuellement l’ensemble des corps pensifs et mobiles. La personne œuvrante appartient à l’époque où elle intervient et elle s’expose aux contraintes de celle-ci comme tout un chacun ; l’œuvre est ce qui en droit permet à l’époque de libérer ses habitants des chaînes mentales qu’ils discernent et essaient de briser. La vie sans succès serait par conséquent une vie qui ne sort pas de son horizon d’attente, une existence conforme qui n’est pas une existence, ayant renoncé à sa puissance d’apparaître autrement et d’aider les autres terriens à faire de même dans « l’ordre et la connexion des choses ». La connexion des apparaissants est l’enjeu de toute silhouette, laquelle n’est rien et ne crée rien sans une relation à d’autres silhouettes, à l’espace des différences. Le même temps se partage dans l’espace, qui existe par les êtres distincts. Le consentement au mode d’apparition ordinaire (au fait de se montrer en négligeant le rapport premier d’une apparence avec les autres apparences) implique une disparition survivante, une prison particulière, et interdit tout accès au sens de la souffrance d’être uniquement dessiné par le cercle de craie où l’on naît. Ce cercle déjà embrasse le démon de l’effacement qu’aucune apparition imposée ne saura faire oublier. L’immonde détruit à la fois la chance d’apparaître en modifiant le temps qui est donné à chacun et l’impressionnante santé d’une arrivée réussie au milieu de tous.
1 Une récente analyse d’André Markowicz a redit la force de l’expression aujourd’hui. Dans Le Maître et la Marguerite de Boulgakov, Annouchka renverse de l’huile de tournesol sur le sol d’une rue de Moscou. Berlioz, le censeur de la pensée, glisse sur la flaque avant d’être décapité par un tramway. Aux Étangs du Patriarche, le diable révélateur et sarcastique, Woland (nom qu’adopte Méphistophélès lors de la Nuit de Walpurgis dans le Faust de Gœthe), a annoncé le déroulement des faits en disant simplement : « L’huile a déjà été renversée ».
2 La thèse de Weber, contestée diversement (Tawney, Grossmann, Lukàcs, Korsch, Braudel, Trevor-Roper), est ici un simple point d’appui de la réflexion. On ne considère pas si elle est indiscutable ; elle est elle-même l’indice d’une question.
