JOURNAL 2025, extrait 5 par Christian Prigent

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

JOURNAL 2025, extrait 5 par Christian Prigent

 

 

 

 

 

05/09 [reprise]

 

Reprise du journal abandonné depuis quatre mois (malade et paralysé par l’angoisse).

Grâce à Pierre L. P. : il souhaite en poursuivre la mise en ligne sur sitaudis.

Ce n’est pas sans réticences : je sais que je ressasse à l’infini les mêmes questions (l’âge pousse à ne plus faire que polir son caillou de credo).

En vérité, il me semble n’écrire ces pages que dans l’espoir que tout d’un coup elles (leur routine, la lassitude qui va avec) fassent surgir un besoin de faire autre chose (fiction, poèmes).

Mais, en ce moment, c’est sans trop y croire.

 

*

09/09 [le poète profane]

 

Je ré-ouvre un recueil de Laurent Fourcaut reçu en juin dernier : Sacrée marchandise, hein ?

Toujours le même plaisir à lire les sonnets ou (cette fois) dizains de F. : ils mettent dans une jubilation pourtant non exempte de perplexité ni d’inquiétude. Ainsi fait toute littérature que j’aime : toujours à la fois elle me séduit et me déconcerte.

Il y a chez Fourcaut une tension, peu pensable, jamais entièrement pensable, entre d’une part sa vision du monde de part en part mélancolique, critique (violemment rétive au mercantilisme moderne), parfois  désespérée ; et d’autre part la joyeuse envie de monde que transmet chacun de ses textes : goût de l’incident sensoriel, passion de mécréant pour les choses profanes, les sites sans aura et l’éclat matériel de corps féminins qui passent sous les yeux.

Bref : une énergie stricto sensu panique.

Elle naît formellement d’une rhétorique virtuose, désinvolte, ludique : prosodie d’acrobate, versification déhanchée, inventivité saugrenue des rimes, lettres ici et là désenchâssées des lignes…

 

*

12/09 [pour le jubilé « 80 ans »]

 

Encore un peu de numérigologie : 80 = 8 + 0 = 8

Huit, c’est à peine plus que l’âge de raison.

Mais si on couche le 8, ça fait carrément ∞.

Donc : rester debout (sinon ça va être long).

Rester debout = entrer bille en tête dans la n° 81.

81 c’est 8 + 1 = 9.

Ce neuf est de bon augure : vive le nouveau !

Me voici (sourire gaga de nostalgie) renvoyé aux slogans chéris de ma jeunesse : « Le nouveau est invincible » (Mao Tsé Toung) ; « Le nouveau est la condition de la jouissance « (Freud).

 

*

16/09  [la poésie n’est pas à l’œil]

 

Dans Les Amours de Cassandre, 1552 :

 

Comme un Chevreuil, quand le printemps détruit

L’oiseux cristal de la morne gelée,

Pour mieux brouter l’herbette emmiellée

Hors de son bois avec l’Aube s’enfuit,

 

Et seul, et sûr, loin de chien et de bruit,

Or sur un mont, or dans une vallée,

Or près d’une onde à l’écart recelée,

Libre folâtre où son pied le conduit :

 

De rets ni d’arc sa liberté n’a crainte,

Sinon alors que sa vie est atteinte,

D’un trait meurtrier empourpré de son sang :

 

Ainsi j’allais sans espoir de dommage,

Le jour qu’un œil sur l’avril de mon âge

Tira d’un coup mille traits dans mon flanc.

 

 

Ça commence imagé : Ronsard fait son chevreuil.

La chasseresse Cassandre guette au sortir du bois.

Au dernier vers elle tire un trait : voilà le poème fini, la bête blessée, le rimeur amoureux.

 

La scène est au mois d’avril. Cet aVRIL pointait dans cheVReuIL

Dans le même chevrEUIL s’était par avance ouvert cet ŒIL qui luit au concetto.

 

Au commencement est donc le mot chevreuil.

R. l’épelle, déplie ses syllabes, les dissémine au fil des vers.

A la fin le poème aura été l’effet de cet ensemencement, sa floraison.

 

Le son (des liens phoniques, une musique) traverse l’image (un objet vu, un tableau peint). La surface métaphorique (poète amoureux = chevreuil blessé) s’enfonce dans la matière syllabique.

 

Le sonnet ne va que là « où son pied le conduit » : vitesse prosodique (pieds) et dispersion d’échos (un sonnet, ça sonne). Alors sa course brise « l’oiseux cristal » des clichés (Eros, sa fléchette : le chromo pétrarquiste d’époque) : dégel des paroles.

 

Maintenant, j’écoute de plus près le ground qui soutient l’énoncé. Il propulse de vers à vers un trait qui chasse devant lui le poème, ce folâtre chevreuil. Plus exactement il l’invente à mesure, ce poème : pris à ses rets, un air (une basse continue) y coagule en douce.

 

Cet air est une ligne de R accouplés à diverses autres consonnes : VR/PR/TR/CR/BR/RN/RB, etc.[1] Le sens se constitue de fuir le long de cette ligne sonore. Jusqu’au bout, où se résument (strette) l’action et la partition : TRaits meurTRiers TiRés.

 

Résumons : « œil » sort de « euil » à l’appel du son. Le visuel (un film) dévoile un fond sonore (une fugue). Le poème court alors à sa perte[2] : un sous-sol non figuratif vient manger les figures de surface ; la piste de lecture se dédouble ; le plan sémantique vacille ; dans le corps verbal (sa chair sonore) s’ouvre une blessure : la poésie elle-même, qui sans cesse démembre amoureusement la langue pour à nouveau la remembrer et la ressusciter.

*

 

21/09 [Chino fait la vaisselle]

 

les gants de latex rose ce               

sexuellement dans l’évier ne

sont que pétales

                          il avale

ces fleurs de rêve sale :

 

ulcération d’aisselles

au vent vachard + sel

de poils dedans

                         —  dehors les

portes claquent les volets

battent

           le souffle exas

pérant d’Eros mon dieu il passe

 

sa salive a (sang rose & savon) 

filé mousser aux siphons

 

*

25/09 [l’action d’écrire]

 

Invité à un colloque sur Denis Roche. Aussitôt me revient sa formule : « je n’ai à dire que ma violente action d’écrire ».

Beaucoup entendaient : je ne parle pas du monde, mon sujet est l’écriture (doxa d’époque : l’écriture, c’est intransitif).

Je lis surtout : écrire est une action. 

Qui agit sur quoi ?

Certes, une matière verbale : un poète manipule des phonèmes, tripote des syllabes, rythme une pâte lexicale non entièrement[3] absorbée par l’exigence de faire sens.

Mais cette matière n’est poétiquement désirable que si déjà constituée en figures de monde : fragments de signification liée (ce par quoi le réel, pour les parlants, fait monde).

Ce monde peut décevoir : il tient peu du réel, frustre l’expérience sensible, creuse un manque. Qui l’éprouve comme tel est prêt à faire poète : à exercer sur lui une action d’écrire.

 

*

26/09 [par exemple]

 

« Vous m’insultez au milieu de ce bouquet

Qui vit des califourchons de mon âme mieux

Que des sèves que ces quelques arbres tirent

Du pollen aquatique qui sous l’humus flotte

Mais il n’est pas dit qu’une épine vous tirerez

Alors que c’est de quilles que mon ventre souffre

Allez… mendiez par toute la terre

Moi je vous dis que les arbres où vous

Me vautrez si bien marquis ont ceci de

Commun avec les dindons qu’il n’est pas

De colère qui ne puisse entrer dans leur cime »

Cécile ayant dit cacha benoîtement ses cuisses

Et partit en les agitant comme des gaules

Ne sachant si elle irait retrouver ses condisciples

Au gymnase tout de suite (il était près de cinq h.)

Ou si elle se ferait un grand mystère des boules

Qui claquent présentement sous son chemisier

Elle remit cette décision à quelques instants

Plus tard voulant profiter au maximum de l’or

Qui baigne encore la moitié droite du chemin.

                                                                         Récits complets, 1963

 

Décor bucolique, deux protagonistes, alternance récit/discours : un récit. Mais guère complet : découpé par des rejets peu respectueux de la syntaxe. Entre prétexte narratif et forme versifiée : une tension.

 

Ce que je ressens : l’effet sensoriel de la prosodie qui produit la tension. C’est ce que l’auteur a voulu que j’éprouve : son action d’écrire consiste en cette violence alerte.

 

Elle ne s’exerce pas sur rien. Mais sur les images d’un XVIIIe siècle de synthèse : pastorales Watteau + Trianon à dindons + liaisons dangereuses (Cécile Volanges) + cruautés sadiennes (insultes, marquis). Tout cela troué de formules saugrenues : bibliques (allez par toute la terre, moi je vous dis) ou homérique (ayant dit).

Bref :  « bousculade rythmique » à la charnières des pans de sens.

 

Ces pans sont faits de mots déjà-écrits (images, ambiances). Le vers les traverse à toute allure, les démonte, les remonte autrement. Cet autrement est une cadence gestuelle : elle projette (dripping) des taches joyeusement colorées dans l’espace verbal qui fera « poème ».

 

C’est en l’invention de cette cadence que consiste la jouissance d’écrire. Son effet est d’évidence érogène. Mais cet éros ne se fixe en aucune image libidineuse : il jouit au contraire de traverser, pour les effacer, des images réduites à des spots éclatés, furtifs, nostalgiques pour rire : « califourchons » de l’âme, quilles, (é)pines et troncs phalliques, sèves et pollens (foutreau), ventre pénétré, colère orgasmique.

 

Le renversement du v. 12 va alors de soi : le lyrisme tourne en farce, la nostalgie esthétique le cède à la trivialité moderne (gymnase, condisciple, cuisses bien gaulées, seins en boules…). Il est 5h, la marquise sort de chez Laclos et entre dans la prose platement romancée. Mais c’est pour quitter la scène assez vite aussi : il ne reste quelques instants, i-e quelques vers, pour sortir du champ, conclure.

       

Revoici alors la poésie paysagiste (couchant, chemin) et ses rutilantes images (l’or solaire). Mais tout s’enfonce sans plus attendre, ainsi qu’à l’horizon descend le soleil d’ouest, dans la texture phonique elle-même : l’OR à la fois naît de et disparaît dans pROfite, encORe, dROite ; le cliché se dissout dans une matière de langue : fin du jour et fin du récit au moment même où l’action d’écrire s’accomplit et s’achève en bruitage verbal — et où, en effet, il n’y a plus rien d’autre à dire.



[1] cheVReuil, PRintemps, déTRuit, CRistal, moRNe, BRouter, heRBette, BRuit, PRès, liBRe, folâTRe, aRC, libeRTé, TRait, meurTRier, empourPRé, aVRil, TRaits. En outre  : le DR de CassanDRe en miroir du RD de RonsaRD.

[2] Comme le chevreuil court à la flèche tirée par le chasseur et comme le poète va au-devant de la blessure d’amour : c’est là que s’incarne effectivement la comparaison qu’annonce le titre du poème. 

[3] NB : aucune « matière » de langue ne s’excepte d’un sens ; tout segment de parole, même le moins organisé, même le plus désinvolte quant aux significations, amorce du « récit », de la « pensée », des « représentations ».