LA RIVIÈRE par Hélène Angel

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

LA RIVIÈRE par Hélène Angel

 

 

Je pleure plus devant le psy que chez l’ostéopathe et qu’avec mes amis, mais moins fort que chez la docteure, quoique plus longtemps. Je ne pleure presque pas devant mes amis. Et jamais chez l’ostéopathe, qui me connaît pourtant depuis aussi longtemps que certains de mes amis. Chez la docteure, que je connais depuis peu, ma gorge se noue puis les larmes sortent par brusques petits jets. J’en conclus que je me retiens plus avec ceux que j’aime et qui me connaissent très bien. À moins que j’aime plus ma docteure que mes amis parce qu’elle me connaît si peu et donc  instantanément mieux que mes amis, mon psy et mon ostéopathe après des années de dialogue et de séances de faciathérapie.

Seule ou chez mon père, je pleure à grands jets. J’en conclue que nous ne nous connaissons pas du tout et qu’ainsi je m’autorise à pleurer devant lui.

Les grands jets de larmes se transforment parfois en torrent et le lit d’une rivière se creuse dans la maison. J’en conclus que c’est pour cette raison que j’ai acheté trois paillassons tous plus grands et beaux les uns que les autres. À moins qu’en commandant le troisième, j’aie oublié que j’en avais déjà acheté deux.

Quand j’ai demandé au maçon de refaire la dalle devant l’entrée à cause des pluies diluviennes qui s’infiltrent dans la cave et montent devant ma porte, j’ai oublié de lui parler de la rivière dans la maison. J’en conclus qu’un danger extérieur est plus facile à raconter à un inconnu qu’un danger intérieur. À moins que cet oubli s’ajoute à celui des paillassons, et que je doive consulter à nouveau ma docteure.

Je n’ai parlé des paillassons et de la rivière ni à mon père, ni à mes amis, ni à la docteure, ni au psy, ni à l’ostéopathe. Que dois-je conclure ? Quand la rivière montre trop haut, j’essuie mes pieds sur les trois paillassons. J’enfile un ciré, je lis un livre, j’attends. Je la traverse ou je me laisse couler. Je fais la planche. Je la remonte en crawl. Parfois j’ouvre la porte afin qu’elle se déverse dehors car l’eau casse les pierres d’une maison. J’en conclus que ma vie doit désormais épouser le fil de l’eau, et je vais au bar.

 

Quand j’écris au bar et que mes voisins de table discutent trop fort, j’écoute le chant des baleines dans mes Ipods. Elles sont deux, l’une a une voix perchée de castra, l’autre de baryton. Un duo Bee Gees et Barry White.

Les parents qui ont perdu un enfant ne peuvent plus écouter de musique, qui les fait pleurer à grands jets, j’en conclus que je suis une de ces parents. Cette manière incontrôlée de risquer de dévaster la région par une sévère montée des eaux, nous terrifie -nous ne voulons dévaster rien ni personne- et nous fait préférer les baleines à la musique. Les vibrations de la musique appuient sur l’âme endolorie, tandis que les vibrations des baleines la bercent. La baleine Barry White émet un son si majestueusement grave et vibratoire qu’on dirait un énorme rot venu des abysses. J’en conclus que roter soulage aussi celui qui écoute. À moins que ses ondes infinies me rappellent au souvenir de mon fils, petit, qui s’approchait de mon oreille pour -faisais-je semblant de croire- m’embrasser, et finalement me crier dedans « Hi Han » très fort. Avant de repartir hilare au galop dans l’appartement.

Hi han, comme l’âne de deux films qui lui avaient brisé le cœur à 20 ans : Au hasard Balthazar de Bresson, et Hi Han de Skolimovski, deux destins d’ânes, victimes expiatoires de la cruauté des hommes. J’en conclus qu’un âne et une baleine ont une seule et même âme, celle de mon fils. La preuve en est qu’un des derniers films qu’il ait voulu voir avec moi s’intitule The Whale, l’histoire d’un homme obèse et vulnérable, puissant sans le savoir. Qui au moment où il se lève, meurt. Qui en mourant se lève. J’en conclus que mourir peut signifier se dresser en homme, mais à votre détriment. Comme la baleine pourrait vous envoyer au fond de l’eau d’un coup de nageoire plus souvent qu’elle ne le fait, au risque d’être torpillée,

comme l’âne poète d’un coup de sabot s’il le voulait, juste avant d’être roué de coups,

comme l’éléphant charge le chasseur blanc et s’abat sur lui abattu,

comme les espèces en voie de disparition, menacées car par essence pas assez menaçantes,

aux déflagrations brusques, à rebours, inconsidérées et définitives,

toi mon fils,

Toni. 

 

Depuis le bar, son visage apparait alors sur la montagne en face, paisible et mélancolique, et j’attends que la montagne explose, provoquant une nouvelle déflagration qui renverse les tables, atteigne chacun au cœur, secoue les os durablement, car les hommes oublient. Un an après, ils reprennent le cours de leur vie, moi pas et je dois repenser le monde, admettre qu’il ne changera pas si les secousses ne se font pas plus rapprochées, voire guerrières, que le monde reprend toujours sa place mollement comme un vieux chat dérangé dans son sommeil. Et vous prévenir. Nous ne voulons dévaster rien ni personne mais vous prévenir.

 

Quand je flotte dans ces pensées, le risque est de trop m’éloigner du rivage. J’en conclus que je vais me perdre. Je quitte donc le bar et retrouve le chemin de la maison, en longeant la montagne. Dans le jardin, l’été dernier, nous avions trouvé un bébé mulot orphelin. La question était de savoir si l’on devait le laisser se débrouiller, c’est-à-dire à peu près mourir dans l’heure qui suit, tué par une fouine, ou le mettre au chaud pour le sauver. Toni et moi étions pour cette seconde solution, jusqu’à ce que son copain, étudiant en éthologie, affirme radicalement que le sauver signifiait le condamner à mort, puisque pollué par le contact humain, le bébé mulot ne saurait plus rejoindre le monde animal. J’avais répondu qu’à une mort rapide sans soins, une mort différée avec soins me semblait préférable. Donc parce qu’il va mourir, on ne doit pas s’en occuper ? Sitôt ces mots prononcés, je réalisais combien ils résonnaient avec les dernières années de la vie de ma mère en Ehpad, et toutes les interrogations -pratiques, éthiques, philosophiques- que nous avions été forcés d’affronter mon père et moi.

Sitôt ces mots prononcés, je réalisais aussi combien ils résonnaient avec chacune de nos existences.

L’espérance moyenne de vie d’un mulot est de trois mois. Cinquante pour cent des bébés de la faune sauvage ne parviennent pas à maturité. Toni réfléchissait. Cela résonnait-il en lui ? J’ai pris le mulot dans un torchon, afin de ne pas le toucher, il s’y est enfoui comme dans un giron pour se réchauffer. Au matin, le mulot n’était plus là. Le mystère de sa disparition ne serait pas élucidé. Un mois plus tard, Toni était mort.

 

Quand j’écoute Les paradis perdus, de Christophe, j’entends ses deux voix, l’une haut perchée, fragile, et l’autre plus basse, qui sont aussi celles de mon fils enfant et de mon fils jeune homme. J’en conclue que Christophe, en plus d’être un dandy, est une baleine, ou que les baleines sont des dandys, qui eux-mêmes sont des espèces menacées, et quand j’entre enfin dans la maison j’espère de toutes mes forces que la rivière sera encore là pour m’aider à remonter son lit jusqu’au mien. Où je me coucherai.

Je ne crois plus en ma vie mais je crois aux rêves, et je crois que l’enfant que j’eus un jour et qui devint jeune homme, est un rêve que je fis. À moins que ce ne soit ce rêve qui me fit.

 

Il n’y a rien à conclure.

Mais un jour à l’Ehpad, quand comme ma mère j’aurai tout oublié, le maçon, mon père, le psy, l’ostéo, les amis, la docteure, je crois que les hôtes de ma maison, la rivière, la baleine, l’âne et le mulot, se rappelleront à moi comme les preuves immémoriales de ce que nous avons perdu.

Devant mon regard très lointain et mon sourire énigmatique, la jeune aide-soignante demandera : -pourquoi vous souriez, madame Angel ?

 

Vous pensez à votre fils ?

 

Vous vous souvenez, vous avez eu un fils ?

 

Comme les preuves immémoriales de ce que nous avons perdu.