JOURNAL 2025, extrait 8 par Christian Prigent

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

JOURNAL 2025, extrait 8 par Christian Prigent

 

 

15/11 [grâce]

 

Commande de la revue Mettray : un texte sur Jean Genet.

J’accepte, non sans hésitation : j’ai peu lu Genet (mais n’ai pas oublié que c’est si beau, parfois, qu’on ose à peine lire).

 

Du temps (lointain) où j’écrivais Notes sur le déséquilibre me revient une phrase de G. : « si mes textes sont pornographiques, c’est que la grâce leur a manqué ».

Et ceci, dans Pompes funèbres : « avant que d’écrire entrer dans la possession de cet état de grâce qui est une sorte de légèreté, d’inadhérence au sol, à ce qu’on nomme habituellement le réel ».

 

Chez G., grâce est un autre mot pour beauté, je crois.

Ecrire, pour lui : accéder à une beauté gracieuse, sans gravité.

 

Je comprends :

1/une beauté littéraire non soumise au devoir d’incarnation expressive, d’identification à des contenus de pensée.

2/ et délibérément dansée au delà du bien et du mal : inaccessible, quelque odieuse ou obscène qu’elle apparaisse, au jugement moral (par exemple celui que formule l’adjectif « pornographique »).

 

Voilà qui suffit pour avoir envie d’y aller voir de plus près.

 

*

16/11 [possession]

 

Si je comprends bien Genet, il faut, pour trouver la grâce, se mettre dans un certain  « état » : celui où on en possède la puissance

Quelle puissance ?

Peut-être une indifférence (angélique ?) à ce qui forme les conditions d’une habitation humaine du monde (le sol des lois, des valeurs, des jugements, des mesures raisonnables, des opinions  partageables…).

Qui possède cette puissance est aussi possédé (diaboliquement ?) par elle : inhumainement indifférent aux différences (distinctions, limites, hiérarchies) socialement disposées pour faire demeure commune.

L’acte (écriture) qui tend à cette possession et l’œuvre qui en résulte se font en un autre lieu que celui que balisent les catégories communes : bien vs mal, décence vs pornographie, beau vs laid, réalité vs imaginaire, raison vs délire, raffinement vs trivialité[1]

La souveraineté de l’œuvre (celle, au moins, à quoi elle tend) consiste à n’habiter aucun autre lieu que le non-lieu de cette u-topie : un impossible espace à l’abri  du jugement[2].

 

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’aujourd’hui ce n’est pas très facile à comprendre.

 

*

18/11 [comédie]

 

Il faut d’ailleurs faire un pas de plus : si l’œuvre accède diaboliquement à la grâce angélique, c’est non seulement parce qu’au plan moral elle nargue l’appréciation d’autrui mais encore parce que celui qui y accède s’en trouve personnellement débarbouillé de tout sentiment de culpabilité.

Ça ne peut se faire que si on se dégage emphatiquement (= au prix d’une théâtralité sur-jouée : d'une comédie) de ce que Rimbaud appelait les « humains suffrages ».

Le romancier Genet y consacre attentivement ses efforts : ostentation du pire (scènes durement immorales, situations politiquement incorrectes), provocation éhontée du jugement social (la décence des mœurs et le goût esthétique), indifférence sur-jouée au jugement de soi-même sur soi-même (la honte, le remords, le repentir).

 

Coda : pas étonnant que ça ne réussisse qu’assez peu souvent, ce pathos de « gratuité du fait poétique » (ainsi parle G., de son projet) ; et que le ratage soit forcément l’horizon le plus constant d’un tel type… d’héroïsme artistique (qu’il ne lui reste en effet que sa version triviale : la plate pornographie — ce que G. lui-même constate).

 

Mais pas toujours. D’où, signées Jean Genet, quelques œuvres (romans, pièces de théâtre) qui estomaquent — qui émettent, dit-il dans Pompes funèbres, cette « puissance […] qui seule permet les choses réprouvées ».

*

 

20/11 [poésie]

 

J’ai peu de goût pour les poèmes de Genet, pourtant si vantés. L’auteur, même souffrant, y apparaît bienheureux : si faraud de savoir cadencer de rutilants alexandrins « classiques » (vu d’où il vient, ça ne saurait qu’épater — et d’abord l’épater lui-même). Ces vers, souvent oratoires, il les macule de termes obscènes, les casse de quelques rejets rétifs (un peu de déhanchement voyou), y fait tonitruer des rimes saugrenues (cigarette / braguette, matine / pine, fripouilles / couilles…), ornemente le tout d’images alternativement célestes et infernales mais toujours lourdement bariolées.

C’est plutôt pompier, vaguement kitsch.

Nonobstant l’émotion, la puissance lyrique, on sent trop l’auto-satisfaction puérile : jubilation de sale gosse virtuose.

 

La poésie de Jean Genet (son langage poétique, pour de bon), à mon avis, il vaut mieux la chercher ailleurs : dans le flottement déchiré et bouffon de quelques moments de prose superbement malsaine où la santé du poème renaît d’autre chose que d’une volonté d’écrire de la belle poésie, le mollet avantageux et l’œil au haut ciel lyrique — comme les « grands ».

 

*

21/11 [l’innocence]

 

Et puis ceci : l’éloge de la queue, des couilles[3] et du foutre, omniprésent chez Genet, ça peut lasser. Surtout quand c’est enluminé, comme dans les poèmes, d’une imagerie assez rococo.

Question, du coup : qu’y a-t-il dans les textes de Genet de suffisamment fort pour que même là-dessus (kitsch poétique, hymne à la joie phallique), quand on les lit on passe ?

Je ne pointais pas que par suffisance lettrée (j’en vois bien la mesquinerie) l’aspect enfantin des poèmes de G. (l’effet « t’es pas cap ! — si ! : la preuve… »). Car même dans cette version pauvre de l’enfantin, il y a une innocence.[4]

Cette innocence est elle-même un constituant (ou un effet ?) de la grâce.

Grâce : celle d’une langue amoureuse d’elle-même comme d’un corps physique[5] ; celle d’un lyrisme souverainement indifférent aux effets kitsch de sa fascination pour la belle langue « classique » ; et même celle, spirituelle, qui sauve mystérieusement (qui en sait vraiment quelque chose ?) de l’obsession charnelle à force qu’on s’y jette et s’y rejette sans cesse — à corps perdu.

 

*

 

23/11 [le mal]

 

Il faudra commencer par ceci : G. semble intéressé uniquement par le « mal »[6] ; comme écrivain il est occupé à des représentations de ce que la société considère normalement comme mauvais[7], criminel, coupable, indigne, ignoble, etc.

Ce n’est jamais pour réprouver des actes et dénoncer des gens : aucun jugement, aucune réprobation, nulle leçon, zéro moraline. Bien au contraire : constante célébration, alternativement fascinée, goguenarde et exaltée, d’actions et de figures normalement condamnables : des assassins, des voleurs, des traîtres, des miliciens brutaux, des obsédés de sexe, des mâles arrogants, des voyous particulièrement veules…

 

Au contraire de ce que proposent les courants de pensée dominants à l’époque où il commence à publier ses livres, G. ne fait pas mine de croire que l’objectif serait de mettre le Mal au Bien (ainsi parlait en ce temps-là Paul Eluard, emblème du poète « communiste »)[8].

 

Mais on ne peut pas dire non plus que son objectif (alors sadique ? provocateur ? simplement carnavalesque ? ) serait de faire l’inverse (mettre le Bien au Mal : saloper, défigurer, pervertir, ensauvager, barbariser, etc.). Ni qu’il ignore (ou dénie) que le mal, c’est… mal. Encore moins, évidemment, qu’il désire faire le mal[9].

 

Non : le mal, c’est juste son sujet, l’objet (quasi sexuel) de son désir d’écriture

S’il le privilégie comme sujet (thème, matière à traiter) c’est d’abord en tant que fait, présence neutre (non soumise au jugement). Pur constat : le mal, ça existe.

Ensuite parce que le fascine (voire de manière exclusive) cette miraculeuse possibilité d’échapper à l’enfer du jugement ; et de jouir de cette échappée, inaltérable, libre, paradoxalement « pure ».

 

Affaire de goût (= indiscutable), d’affinité (sentimentale, sexuelle), de cœur (non de raison, non de morale) : « Le poète est soumis aux exigences de son cœur, qui attire à lui tous les êtres marqués à l’angle par le mal et par le malheur »[10].

Affaire de langue, surtout : « Pour parler d’eux [ces « êtres »], mon langage inspiré par eux redit sur un même ton les mêmes poèmes ».

Enjeu : trouver une langue pour le mal (pour parler du mal, pour faire que le mal-en-vous parle, que le mal parle en vous — quand vous écrivez). Non pas traiter le mal (le soigner, l’extirper) mais en traiter (lui trouver des représentations adéquates).

 

Le moins que l’on puisse dire c’est que cette façon de faire de la littérature n’est pas bien facile à penser aujourd’hui — dans une époque où, semble-t-il, on ne peut envisager les questions de culture et d’art qu’en termes de contenus de pensée, de jugement moral, de « care » bienveillant et d’appropriation aux nouvelles normes de la correction politique.

 

Aucune œuvre sans doute n’est plus étrangère à ces soucis que celle de Jean Genet. Voilà au moins une raison de la lire ou de la relire.



[1] Juste après la phrase que je citais Genet écrit : « écrire m’oblige à une espèce de loufoquerie dans l’attitude, dans les gestes et même dans les mots ». Soit : l’indifférence ne touche pas qu’à la différence morale (bien / mal), elle dépasse également la différence esthétique (beau / laid, dramatique / comique).

[2] A propos des Paravents : « Ma pièce se passe dans un domaine où la morale est remplacée par l’esthétique de la scène » (lettre à Roger Blin).

[3] « Adieu, couilles aimées ! » (Le condamné à mort, Poésie/Gallimard, p. 13).

[4]  Au sens rimbaldien,  je crois bien : « mesurons sans vertige l’étendue de mon innocence ».

[5]  Cet amour démarque celui des gracieux corps masculins. Quand il évoque Maurice Pilorge, le condamné à mort, Genet écrit : « Les jurés, offensés par tant de grâce […] le condamnèrent… » (Le condamné à mort).

[6]  « Je me penche avec tant de ferveur sur les secrets du mal », « Je me délecte dans l’examen du mal » (Pompes funèbres).

[7] « J’accepte pour l’instant de nommer ainsi le mal selon l’habitude morale » (ibid. ).

[8] Les communistes d’alors ne voyaient en Genet qu’un « pickpocket pédéraste » (Jean Kanapa, 1947) dont les livres étaient tout juste bons à émoustiller des bourgeois décadents.

[9] « Si je me complais dans la vue de tant de laideurs que j’enlaidis encore quand j’en écris, dans ce que m’inspire la mort de Jean existe l’ordre de ne rien faire de mal » (Pompes funèbres).

[10] In Pompes funèbres.