APPARITIONS - 17 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 17 par Philippe Beck

17. d’Ablancourt.

 

 

Dans l’idée d’ « entraîner le lecteur à la rencontre de l’écrivain », selon la formule de Schleiermacher (1813), Antoine Berman a repris le projet de « laisser l’écrivain le plus tranquille possible ». De quelle tranquillité s’agit-il ? Ce n’est pas l’état d’une personne coupée du monde et qu’on observerait dans son cabinet de travail, à l’abri des aléas ; c’est la situation d’un texte (d’une manière publique de parler aux autres) en tant que sa forme singulière est véritablement respectée. Selon l’expression de Berman, il convient de « faire apparaître l’étranger en tant qu’étranger » (1984). L’étranger n’est pas ce qui contredit la manière ordinaire de communiquer, c’est-à-dire de chercher le commun. Il désigne ce qui contribue à l’affinement de cette communication. Une telle contribution n’est possible que par la singularité, c’est-à-dire au moyen d’un relatif arrachement à l’usage. La conséquence d’une éthique de l’arrachement, c’est que la lecture même, le déchiffrement d’un texte fort, est une traduction. La traduction, ainsi comprise, ne rapproche pas le texte d’un lectorat autoritaire auquel il faudrait s’adapter selon un mouvement centrifuge ; à l’inverse, elle consiste à rétribuer la force nouvelle (la singulière intervention) du texte en attirant le public à lui selon un mouvement centripète. Le public lecteur doit alors être porté vers le centre ou le noyau vivant d’une expression, le cœur d’un langage qui se soustrait à l’ordre des discours véhiculaires pour modifier la perception du sens de l’usage. Berman offre une version radicale de la doctrine de Schleiermacher. La lecture est cette opération de métissage de l’âme qui est refusée par d’Ablancourt lorsqu’il justifie les « belles infidèles ». Les mouvements de l’âme du lecteur, en effet, dépendent d’une langue commune qui en dirige les expressions. Tout texte, parce qu’il est écrit dans une langue, y survient ou bien en tant qu’ennemi de la singularité (la passion de l’usage autoritaire réprime ici les déviations, les altérations significatives de la façon de s’exprimer) ou bien en tant qu’ami de la singularité, de l’élément étranger qui transforme la perception de l’usage et de sa puissance. Dans sa préface aux Histoires véritables de Lucien (1654), d’Ablancourt justifie son refus du mot-à-mot par la nécessaire adaptation au « génie » du français : « Je ne me suis pas toujours attaché si scrupuleusement aux paroles de mon auteur ; mais j’ai tâché de rendre le sens, et de le faire parler comme il aurait fait en notre langue. » Or, la perception de notre langue est l’objet du litige : ou bien on accepte qu’elle soit en quelque sorte infidèle à elle-même ou bien on déclare qu’elle doit être fidèle à son essence propre. Si les langues sont hétérogènes les unes aux autres, leurs manières expressives, leurs idiomes sont donc impuissants à s’entre-influencer au mieux. La chance d’une transformation du discours par une « influence extérieure » (celle qui obsédait Boileau contre Ronsard et sa muse pédantesque, presque étrangère car « en français parlant grec et latin ») disparaît.

Or, qu’est-ce que l’usage ? D’après Vaugelas (1647), il est « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps ». La langue parlée est déléguée à l’art d’écrire d’une partie de la population, qui est censément préservée de l’affaiblissement de l’art de parler et qui est réputée maîtriser l’exacte puissance de l’usage. Il est intéressant de rappeler que Malherbe se rapportait autant à la sagesse linguistique des « crocheteurs du Port-au-Foin », « ses maîtres pour le langage » (si on en croit Racan, 1651-1652), qu’à l’écriture qui en applique les sains principes inconscients. Le peuple serait le maître invisible de la cohérence et de la norme de l’art du discours, et il s’exprimerait à travers ses délégués, les écrivains. Il y aurait donc quelque gardien inconscient de la langue, auquel nous pourrions nous rapporter pour autoriser les manières de parler. La langue serait repliée sur sa singularité collective. L’expérience linguistique serait strictement encadrée et le fait littéraire acceptable correspondrait en vérité à l’usage que la langue prescrit despotiquement. Les idiomes, dans cette perspective, ne seraient que les expressions variables d’une même signification et Babel serait un destin négatif ; les vêtements du message seraient différents et propres à chaque langue, si bien que la « traduction » de la signification serait liée à la pure singularité de chaque idiome national, aucune expérience linguistique n’étant capable de modifier l’usage même que chaque langue déterminerait à façon. L’individualité nationale régirait les élans expressifs. Si Berman rejette la doctrine de Perrot d’Ablancourt, c’est que celle-ci détruit la singularité étrangère. La traduction devrait, au contraire, intégrer à ses procédures l’épreuve de l’étranger ; ainsi une langue peut-elle s’enrichir en accueillant ce qui lui résiste, à savoir la différence de la forme du signifié venu d’une autre langue. L’expression n’est jamais une domestication du sens en fonction d’un usage fermé. Elle est une expérience de la formation du sens même, grâce à laquelle un attentif (un lecteur) s’augmente de la tournure étrangère qu’il rencontre et qui l’étonne par les promesses de sa communication ; il la rencontre parce qu’elle l’étonne. Horace parlait des greffes ou des jointures verbales, néologismes ou agencements nouveaux d’expressions reçues, que le poème justifie. L’étranger, c’est le réel singulier que l’attentif laisse tranquille en l’accueillant. D’Ablancourt savait que « dans les choses du monde, la pratique est presque toujours contraire à la loi » (1632). « Nous autres, pauvrets », comme nous appelle déjà Montaigne, nous les enfermés appauvris, les enrichis inconscients, devrions le savoir pour que « l’esprit du Traducteur » ait bien raison « d’éclater en quelques endroits » (1646). Cet éclat vient de l’autre. Qui écrit est aussi l’être qui résiste. Sa tranquillité est essentielle. L’étranger, c’est le destin expérimental de la communauté.