APPARITIONS - 23 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 23 par Philippe Beck

23. Historiens.

 

 

L’époque signe paradoxalement a) l’échec nouveau des historiens et b) la discrète victoire de leurs descriptions sérieuses. Un échec nouveau : sculpteurs d’exempla ou hagiographes, longtemps les historiens furent les Cassandre du sens commun, mais une singulière modalité de la défaite apparaît, quand l’échec de l’influence des reconstitutions semble inversement proportionnel à l’ampleur des matériaux et preuves qu’ils apportent. L’impression de la légende (le pouvoir de la fiction absolue) ou le mensonge peut imposer sa loi une fois pour toutes, si la vérification, gagnant en densité, ne rectifie rien au plan général et ne sert qu’à convaincre les convaincus. Et ceux-ci également doivent se convaincre d’une vérité constamment niée, étant spirituellement assiégés. Le travail des historiens est d’ailleurs pareil à la vie au cœur d’un bastion qui subit un siège brutal et infatigable. L’affinement des méthodes historiques et l’étonnante multiplication des recherches qui donnent accès au grain de chaque événement et au vaste tableau où il se dessine et s’enchaîne à d’autres faits sont comme les innombrables allées et venues conjointes derrière des murailles qui protègent des assauts de la malhonnêteté. La vie de l’intelligence, en son foisonnement, peut se prolonger, mais la guerre ne cesse pas, et les faux récits sont comme les béliers qui tentent d’enfoncer les lourdes portes par lesquelles entrent les approvisionnements. Comment poursuivre les recherches et se ravitailler spirituellement si le bastion est fermé, sans doute pour longtemps ? Le savoir étant impuissant à se muer en sagesse politique, pourquoi les historiens sérieux exercent-ils leur métier coûte que coûte malgré les temps sombres ? Comme les poètes, ils veulent préserver « la barque égyptienne des morts » à travers « le puissant jalon du siècle », à la manière du dieu Rê qui chaque jour parcourt le ciel et le monde souterrain avant de renaître à l’aube.« Ce que l’expérience et l’histoire enseignent, c’est que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire, ni agi suivant des maximes qu’on aurait pu en tirer. » La phrase de Hegel (Leçons sur la philosophie de l'histoire, 1822-1830) signifie que les analyses historiques, n’ayant aucun caractère moral en leur description de « la hâte » et du « bruit des peuples », et du « siècle chien-loup », ont des conséquences morales dans la seule mesure où l’exigence de reconstitution est en elle-même civile. Autrement dit : ce ne sont pas en tant qu’historiens que les historiens sont influents, mais en tant qu’ils sont les traducteurs sociaux des inductions sacrées de leurs travaux.

L’histoire connaît deux sortes de polémiques : les acceptables (par exemple, le débat concernant les causes du nazisme, qui opposa le culturalisme, l’intentionnalisme et le fonctionnalisme surtout) et les inacceptables (par exemple, le débat à propos de l’existence des chambres à gaz). Les analyses historiennes ont un effet direct au plan politique, du fait de leur traduction civile, mais cet effet est perpétuellement combattu comme le sont les positions acceptables dans le champ politique lui-même. L’acceptable est ce qui relève de l’unité civile du vrai et du bon. Que la politique ne soit pas morale par nature, nous le savons ; pourtant l’essence du politique est de rendre possible une sorte de communauté de civilité en fonction d’une vérité, et l’effet de la politique amorale (machiavélienne) reste d’ordre moral, en tant qu’elle imagine à la fin une espèce de sérénité mutuelle ou de compatibilité. Ignorant, le politicien est une boule de billard roulant sur l’océan qu’est l’Histoire collective. Il n’infléchit aucunement le destin des éléments, dont il se prétend un acteur majeur. Il est, sauf exception, l’agent chahuté de la parodie que Marx évoque fameusement dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852) :« Hegel remarque quelque part que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois… la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » Le politique de faible mémoire appartient au catalogue passif de l’humanité ; c’est  une sorte de boule de billard qui rêve d’agir avec autonomie et responsabilité, et cependant son âme, même rétrécie, porte un océan inconscient. La responsabilité se fonde sur la conscience que la tragédie est l’annonce d’une farce non moins tragique.

En réalité, « toute histoire est contemporaine » (Croce, 1917) et Valéry se tient loin du vrai problème quand il déclare, dans ses Regards sur le monde actuel (1931) : « L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. (…) Elle fait rêver, elle enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies. » De cette ivresse blessée, ou de ces rêves amnésiques, rien n’est dit ici, car le constat de la jouissance du chaos participe à l’enfoncement des portes du bastion assiégé. Ainsi même de l’Introduction à la philosophie de l’histoire(1938), où Raymond Aron pose que « l’histoire n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout ». Il sait cependant que « l’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé ». (Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, 1941-1943) Le présent fait collection des exemples sans exemples où commence la pensée de l’événement. C’est une ivresse onirique qui faisait dire à Tite-Live : « Voici surtout ce qu’il y a de salutaire et de fécond dans la connaissance de l’histoire : contempler, exposés sur un monument éclatant, les enseignements de tous les exemples. De là, tu peux tirer pour toi et pour ta patrie ce que tu dois imiter, et éviter ce qui est honteux dans son origine comme dans sa fin. » Il n’y a de pensée que frottée à l’insuffisance des exemples, sensible à leur constant élargissement, leur inévitable refonte à l’épreuve du rêve ; il faut, sans relâche, induire ce qui doit être imité. En devenant des exemples, ceux qui interviennent dans l’Histoire créent un lointain inimitable et mobile ; mobilité d’ailleurs caractéristique des héros de la tragédie, modèles proches de chacun et, comme Antigone, réticents à accepter leur influence sur les âmes présentes. Intense et surindividuel, le héros ne veut rien savoir de son héroïsme, de la chimie de son attrait.  Il ne donne pas de leçons.

Imaginez un poète aujourd’hui. Il se rappelle peut-être la phrase d’Aristote : « la poésie est plus philosophique que l’histoire ». La situation s’est renversée : il doit maintenant lire des livres d’histoire comme on lisait des livres de poésie, précisément parce que le privilège de la chronique n’existe plus. L’histoire des mentalités, la micro-histoire et l’attention aux causalités complexes ont engendré des récits d’ordre poétique à un point de vue. « L’histoire est une opération qui consiste à produire des textes. » (Michel de Certeau, 1975) Des textes, c’est-à-dire des systèmes d’hypothèses. La poésie inconsciente de l’Histoire doit affecter la poésie consciente des poèmes, et cette règle a d’ailleurs toujours été la pierre de touche des poèmes vrais. Dans l’océan des poèmes sans teneur de vérité (incapables de rythmer les hypothèses quand ils les construisent), la lecture des livres d’histoire est une nécessité philosophique. Plutôt que de « mettre un terme à la mensongère et inutile comédie de l’histoire pour commencer à « simplement vivre » », comme le disait Mandelstam à propos de Tolstoï, il s’agit de faire revenir dans l’histoire par le poème ceux qui ont pris part au drame historique. Le poème intervient dans une conversation entamée avant lui, appuyé à la certitude que « le génie et le crime sont deux choses incompatibles » (Pouchkine). S’il tape du poing contre la fenêtre, le poème en tant que geste civique le fait pour « vérifier les données de la tradition ». Mandelstam décèle un tel geste chez Dante et c’est par lui que, sur la buée de la fenêtre, naissent des « écrits sans autorisation ». Le poème historien puise au terreau disponible contre les tyrans Shâpur et surgit dans le silence de cette grande oreille qu’est l’humanité. La gangue d’obscurité du poème, que Celan déclare congénitale,  tient à l’obscurité de l’époque, où la cécité est plus grande que la surdité. Dans une lettre à Gleb Struve du 29 janvier 1959, Celan parle de l’exigence d’être « dans son époque », c’est-à-dire de penser « avec et à partir des instants » du présent, « dans ses objets et ses événements, dans les mots » qui deviennent eux-mêmes « objet et événement » et doivent « en tenir lieu, ouverts et hermétiques en même temps ».*

Et si les « inductions sacrées » du poème vrai, qui naissent de la puissance de la vie commune et qui la traduisent pour tous, se déclenchaient à l’exacte croisée de deux vaticinations nécessaires : a) celles des historiens en quête éperdue de la vérité historique et b) celles des poètes qui, tout autant, peuvent divaguer au moment de décrire la loi de ce qui a lieu ? Que les faits puissent faire délirer, nous le savons. La folie s’adosse à la plus grande rigueur et ne la détruit pas. Les faits n’interdisent pas qu’on rêve de leur disparition. Sous le régime de la demi-conscience, bâti par l’impression de la paix et brisé par la réalité de la guerre, « presque s’émeuvent les sourcils » du siècle. Dans « la forêt loquace des gares », les sourcils attendent et pressentent une brisure. « Nombre d’actes à venir se cachent / chez nos aviateurs, nos moissonneurs, / nos camarades fleuves et forêts, / et chez nos camarades les villes. » Le passé, où déjà l’on a commencé à ne pas savoir dire « nous » et « nos », ce passé aussi avec ses tresses de chèvrefeuille, Mandelstam l’a décrit la « trombe d’un bruit de feuilles de fer », exactement parce que l’oreille n’a pas de paupières. C’est le « récit postérieur » de l’oreille aveugle que donne le poète une fois saisi par les travaux historiques ; le siège de l’humanité met en mouvement des parlants qui cherchent à dire ce qu’ils entendent derrière les murs de la vérité, là où l’histoire n’a pas de fin.

 

* Je renvoie aux deux volumes indispensables que les éditions Le Bruit du temps viennent de faire paraître : Le Troisième Livre de Nadejda Mandelstam ainsi que la traduction des Cahiers de Voronej d’Ossip Mandelstam, traduit par Jean-Claude Schneider.