APPARITIONS - 32 par Philippe Beck
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32. Petites différences.
Le voisinage demande le commun, c’est-à-dire l’apparentement dans la différence. Non la disparition des singuliers, qui ne sont propriétaires de rien, mais le rapprochement des épars, des distincts, qui habitent plus qu’ils n’occupent les lieux où ils se trouvent. Le lieu de quelqu’un (sa découpe dans l’apparaître) est comme son ombre intérieure ou son ombre-frontière. C’est un lieu offert, montré, partagé dès le départ. La différence des corps mobiles ne peut être effacée et pourtant chaque être expose son identité à la résistante présence des autres corps mobiles, soucieux de persister. L’espace essaie l’un-différant-en-soi-même par le moyen des murs. Sons, silences, diffusent la proximité, le lointain relatif. Or, voisinage est souvent promiscuité, comme dans une dense métropole dont la loi manifeste est la friction, l’irritation ou l’indifférence (et le tenace refus de tous de constituer une soldatesque) : chacun se fait le sourcier dans le sol aride de l’humanité, que symbolise l’espace resserré à la manière d’un étang. Indifférence : existence comme si le voisin était une pierre oubliée, sortie de temps en temps. Est-ce qu’en tant que voisin je ne suis pas aussi tendanciellement une pierre oubliée, un indifférent, une réalité qui, dans cet espace sec et strié sous le même soleil, a perdu à la fois sa distinction et son intuition de la singularité ? C’est la belle exigence du voisinage (officielle négation du désert érémitique ou de l’île-individu) de donner sens au narcissisme des petites différences.
En effet, la silhouette spécifique, la silhouette croisée en chemin depuis la porte, est un miroir de ma non-indifférence, en somme le reflet de mon irréductible différence, qui forme un lieu dans la réalité. L’appartement est un symbole du lieu d’existence qu’est le corps vivant ; il n’est pas ce lieu égal à quelqu’un, seulement sa figure urbaine, et le Wanderer, le voyageur errant (Ulysse ou Diogène de Sinope déjà) qui hante la musique occidentale désigne simplement ce lieu sans domicile fixe. Or, nous allons « toujours vers la maison » (Novalis, Heinrich von Ofterdingen, 1802), dans la mesure où « voyager est un état merveilleux », une « liberté de la nature » (Tieck, Franz Sternbald, 1798), d’habitat en habitat, de lieu-miroir en lieu-miroir. Sortir de chez soi, être dehors, c’est rejoindre l’espace commun où il n’y a plus de domesticité (d’identité murée) : il y a uniquement le côte-à-côte des contours qui évoluent les uns en fonction des autres selon une chorégraphie future. La danse sociale est différenciation vivante ou amour problématique, selon les zones que chaque être délimite (l’infini est aussi contestable que l’amour absolu). Cette circonvolution de la communauté n’est pas sans violence. « Il est toujours possible de lier dans l’amour une assez grande foule d’hommes, pourvu qu’il en reste d’autres à qui manifester de l’agression. » (Freud, Malaise dans la civilisation, 1930) Ainsi des peuples voisins, ces compagnies de danseurs rassemblés avant toute danse terrestre véritablement humaine : « précisément parce qu’ils se ressemblent beaucoup, les voisins sont ceux qui se combattent avec le plus d’acharnement. » Les ressemblances rendent heureusement difficile la construction de l’identité, l’identité réclamant sa frontière labile. Plus la différence réelle est faible, et plus la différence intérieure tend à s’affirmer. Narcissisme veut dire : besoin d’enclore le reflet qui offre son image à une entité (individu ou foule) en préservant la valeur de l’identifié ou de l’unique persistant.
L’exagération de la différence est évoquée par Freud d’abord en 1918 dans « Le Tabou de la virginité », qui reprend à l’ethnologue Crawley l’idée du « tabou d’isolation personnelle », ensemble de protections ou d’interdits censés préserver l’intégrité de chacun (La Rose mystique, 1902). Selon le folkloriste, dans les premières sociétés les humains ne sont pas naturellement ouverts les uns aux autres. Au contraire, chacun est un foyer de puissance mystérieuse, capable d’agir sur autrui de manière invisible. Tout contact est dangereux. Les êtres ne vivent pas seuls ; pour se lier ensemble, ils doivent chacun constituer une unité sacrée. L’attirance doit être contrôlée parce que le proche auquel on s’assemble est celui qui peut affaiblir et qu’on doit séparer de soi. L’étranger est premier. Il commence dans la proximité. « Il serait tentant (…) de faire dériver de ce “narcissisme des petites différences” l’hostilité qui, nous le constatons, combat victorieusement, dans toute relation humaine, le sentiment de solidarité et terrasse le commandement d’amour universel entre tous les êtres humains. » Psychologie des masses et analyse du moi (1921) prend l’exemple de la fable de Schopenhauer (Parerga et Paralipomena, § 396, 1851) :
Par une froide journée d’hiver un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux maux jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; pourtant, leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières. En Angleterre on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance : Keep your distance ! Par ce moyen le besoin de se réchauffer n’est, à la vérité, satisfait qu’à moitié, mais, en revanche, on ne ressent pas la blessure des piquants. Cependant celui qui possède assez de chaleur intérieure propre préfère rester en dehors de la société pour ne pas éprouver de désagréments, ni en causer.
Parmi les « Accessoires et Restes », il s’agit d’une variation sur le thème de l’insociable sociabilité de Kant, à la dernière phrase près qui prend le parti de l’isolation. Or, Schopenhauer ajoute : « Politesse est prudence ; impolitesse est donc niaiserie : se faire, par sa grossièreté, des ennemis, sans nécessité et de gaieté de cœur, c’est de la démence ; c’est comme si l'on mettait le feu à sa maison. Car la politesse est, comme les jetons, une monnaie notoirement fausse : l’épargner prouve de la déraison ; en user avec libéralité, de la raison. » La comédie des grandes ressemblances est donc le pendant salvateur de la tragédie des petites différences. Les grandes dissemblances (l’exagération de différences déjà tenues pour exagérées) ne sont que les modifications des « différences de détail » soulignées entre familles alliées, cantons limitrophes, Allemand du Nord et Allemand du Sud, Anglais et Écossais, Espagnol et Portugais, Aryen et Sémite, suivant les exemples de Freud. Le lointain est une proximité modifiée. L’étranger, c’est le parent le plus proche, dont l’aura scintille, comme un soleil nocturne, avec la plus grande intensité. La relation à l’ennemi est donc, en puissance, analogue à la relation à l’ami dès lors qu’une ambivalence agite le fond de la singularité et cause l’alternance entre l’approbation chaleureuse et la chamaillerie différentielle (l’insistance sur le détail « qui change tout ») : l’amitié de Bloch et Febvre (solidarité tendue, rivalité vétilleuse et féconde[1]) continue autrement le lien d’Oreste et Pylade (éternelle fidélité souveraine, mythique absence d’ambivalence, négation de l’hostilité et des petites indifférences). Chacun est une panthère aux bras aveugles, aux bras-sémaphores dans l’opéra général, sauvage et policé. Panthère qui dessine et pense une zone où elle affirme sa trace significative au regard des autres traces ; la petite différenciation procure son intensité à la grande et ne l’explique pas et la proximité, si elle ne met pas un terme à la chasse à la vérité, s’invente dans une amitié différée, et non pas dans une guerre fondamentale. La haine ne dit rien du commun ; le pur amour non plus. « Après que l’apôtre Paul eut fait de l’universel amour des hommes le fondement de sa communauté chrétienne, l’extrême intolérance du christianisme envers ceux qui étaient restés au dehors en avait été une conséquence inévitable. » (Malaise dans la civilisation). Toujours, de la philanthropie, de l’amour aveugle, qui jamais n’étouffe le besoin de justice, peut surgir un Michael Kolhaas (Kleist, 1810), inspiré du marchand de chevaux Kohlhase, qui mit la Saxe à feu et à sang parce que les superbes chevaux qu’il avait laissés en gage au seigneur lui avaient été rendus en mauvais état. Il est vrai qu’entretemps son épouse avait été blessée à mort par un garde de la cour. L’ « émeute spirituelle » (Luther) ne suffit jamais et les querelles de voisinage nous rappellent inlassablement que le conflit est l’indice d’un sentiment d’affaiblissement des vies singulières. Voisinage : la loi de la Terre. Le principe de Thoreau dit : « J’ai mon plus proche voisin à un mille de distance, et, dans un rayon d’un demi-mille autour de ma maison, on n’aperçoit aucune autre habitation, sinon depuis le sommet des collines. » « La société est généralement à trop bon marché. Nous nous rencontrons à des intervalles trop rapprochés, sans avoir eu le temps d’acquérir une valeur nouvelle les uns pour les autres… Nous vivons trop serrés, nous nous gênons mutuellement, nous nous heurtons sans cesse, et je crois que nous finissons ainsi par perdre le respect les uns des autres. » En vérité, le voisinage même désormais est rareté.
1 Peter Schöttler, dans son Marc Bloch, Une biographie intellectuelle (2026), cite une lettre pleine de noblesse de Bloch à Febvre, en date du 22 juin 1938 : « Voulez-vous poursuivre, avec moi, dans l’esprit qui est le nôtre, la publication de nos Annales ? Assumer, avec moi, les risques de tout genre, les risques assurément très lourds qu’imposera une pareille détermination ? Accepter, comme par le passé, dans une collaboration confiante, les inévitables différences de nos tempéraments ? Mettre sur l’œuvre commune votre marque, que rien ne saurait remplacer ? (…) Voulez-vous prendre seul la direction ? Loyalement je rentrerai dans le rang. (…Vous n’aurez pas, je puis vous en assurer, d’aide plus fidèle que moi et plus désireux de servir, à n’importe quel poste. » Schöttler conclut : « tous deux ont le sentiment de se compléter et de réussir ensemble, mais ils ressentent le besoin de se démarquer, ce qui se traduit par de nouveaux projets individuels et de nouvelles jalousies. (…) Mais cela est contredit autant par leur œuvre commune que par la forte charge émotionnelle qui transparaît régulièrement entre eux, comme dans une véritable amitié. »
