APPARITIONS - 34 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 34 par Philippe Beck

34. Éditeur.

 

 

Qu’est-ce qu’un éditeur ? Est-ce une chimère ou bien une fausse chimère comme ce caméléopard surgi dans la plume de Poe et de Mallarmé, qui désignait pourtant la girafe quand on la pensait unir les traits du chameau et du léopard ? Est-ce donc une semi-illusion, une moitié de mirage, un animal surréel, et surtout pourquoi cette nature utopique, cette extraordinaire ambiguïté qui le porte aux limites de l’humanité réelle ? Aux limites de l’humanité, c’est-à-dire aux confins de l’utopie généreuse. Avant de poursuivre sur ce terrain brûlant, nous devons ajouter que la question Qu’est-ce qu’un éditeur ? est l’une des plus poétiques qui se puisse imaginer. L’acte d’éditer touche aux plus profonds paradoxes du geste humain. L’une des possibles définitions de la poésie tient à l’aptitude à révéler de tels paradoxes.

 

L’éditeur donne quelque réalité physique (volume) à une contribution de l’intellect ; le livre est un lieu de rendez-vous, devenu déchiffrable, consultable, et en principe accessible au grand nombre. À ce point de vue, l’éditeur est la moitié d’un saint (c’est un saint publiciste, un intellect attentif qui, recevant une œuvre, la transmet à l’inconnu, flair et goût mariés) ; son autre moitié exige du livre ce qu’il ne peut lui donner, à savoir la puissance de se faire reconnaître du public (du peuple). Démoniquement, il laisse le créateur à une solitude définitive pour rejoindre la société des hommes. (Rejoindre : visiter en étant visité.) Ce démon qui, en quelque sorte, constitue et aggrave la solitude accueillie (l’isolat d’un créateur) peut être d’ailleurs un bon génie, un ange du recommencement. Car l’éditeur, même quand il favorise la publicité d’un volume par le battage, vit essentiellement de l’idée qu’il ne peut pas tout et qu’il ne doit pas interdire au texte de vivre sa vie. Il ne peut faire fleurir véritablement (divinement) ce qui ne vit pas, et peut empêcher de vivre ce qui vit bel et bien (ou, pilonneur, oublieux, nuire à son existence, complice d’un autodafé à bas bruit). Il est le jardinier de ce qui apparaît sans lui. Le soin du jardin dépend du jardinier, et non du ciel ni de la terre. Dans la moitié non sainte loge le démon du commerce des syllabes, qui excite la Muse vénale. Il y a sans doute une poésie du commerce, qui est la consolation des semi-vivants : un livre qui rejoint le grand nombre et parvient à une audience consistante n’y arrive pas au hasard – il correspond en quelque manière à l’esprit du temps. Le fait de correspondre à l’esprit du temps n’est pas encore le fait d’en exprimer la vérité, et c’est pourquoi la popularité est un indice insuffisant.

La co-habitation du saint (de l’ange qui distingue et honore) et du démon incertain (de l’économe autoritaire et séparateur) dans une même personne révèle l’effrayante poésie de l’acte d’édition. Le saint est capable de se taire à tout moment ; peut disparaître ainsi le merveilleux paradis impersonnel où un intellect a le droit de s’adresser à tous les autres. De ce droit de retrait du jardinier découle toute la gamme de comportements dont les éditeurs sont capables, du soutien à l’abandon. Ils peuvent refouler la profonde sainteté qui les caractérise fatalement et prétendre à de « fécondes régressions » pour le ressourcement du terreau. Mais il y a plus important que l’apparition de nuages infernaux au-dessus des têtes qui contribuent à la pensée générale. (Après tout, le dieu diminutif, le faiseur d’apparaissants n’échappe pas non plus à la souffrance et il met au jour des écrivants depuis sa propre et sévère disparition. Il vient d’un enfer a priori, ou de limbes terribles, pour faire naître un paradis.)

Si l’éditeur est celui qui, en véritable cormoran de la vie de l’esprit, propose à travers la série des publications une matière indéterminée, c’est-à-dire une matière déterminable (façonnable), c’est qu’il offre au monde lecteur, à la société des mal-voyants, une pluralité de propositions formelles ou de formules d’interprétation. Quoique ceux qui lisent décident de ce qu’ils lisent (pour peu qu’il n’en soit pas déjà décidé à leur place et qu’ils conservent une puissance d’arbitrage), aux yeux de l’éditeur un livre n’est décidément rien d’autre qu’un fragment de la vérité, une partie de la mise en forme de la matière spirituelle de l’humanité. Et cette vérité est enclose dans son âme. Serait-il célébré, un livre est toujours humilié, rendu à sa position relative dans le champ de l’édition (de la publication des propositions). Symétriquement, l’auteur, qui comme tel s’autorise avec arrogance, écrit absolument et refuse qu’on nie l’absolu de son geste. Il y a une antinomie silencieuse entre celui qui ne peut disposer de la capacité de formation et celui qui se l’attribue pour écrire. Et pourtant, en pensée, l’éditeur se destine à être un formateur de formations, sinon l’éducateur des créateurs, leur Pygmalion et leur Protée bleu azur : il est l’agent d’une synthèse qui, virtuellement, met en forme toute la matière déterminable offerte au discernement du public à travers le pluriel des formes, le guide de la « Sublime Porte ». Catalogue est le nom de cette offrande plusieurs. L’éditeur est le seul à impliquer la communauté des auteurs et de leurs gestes dispersés. Il existe en se supposant leur trait d’union spirituel, le seul qui ait accès à la forme idéale, à l’idéal-type de la littérature au-delà des formules singulières. Le théorème du lien de tous les gestes est son illusion transcendantale et nécessaire. En pensée : dans l’intention sans expression, l’éditeur obéit à un fantasme efficace et directeur, un rêve éveillé de réaliser la force des formes, l’épos de l’humanité esthétique, donc la forme des formes, la « poésie universelle progressive ». Il est, en suspension, le poète de tous les poètes. L’époque contemporaine, en brouillant l’épaisse frontière qui séparait le non-créateur (le créateur en puissance, si on veut) et le créateur, autorise le rêve synthétique qui anime la puissance éditoriale ; elle ne l’a pas inventé. Chaque auteur ressent confusément le poids d’un tel rêve ; il sait qu’il n’est, dans la psyché de l’éditeur, qu’un élément d’un puzzle indéfini, d’une mosaïque merveilleuse. Il fait partie d’un dispositif fantastique, celui d’un chœur ou du Grand Œuvre qui mettrait fin à l’égarement des âmes, au disparate des collections et des tentatives. Chaque créateur, hanté par la force absolue qu’il essaie, ressent l’humiliante pression du véritable cormoran (du fournisseur de matériaux, du poète irréel) et, à l’abri de son propre rêve matériel d’unir toutes les esquisses acceptables, il doit ignorer ce non-dit répressif, ce chant plein d’ambivalente générosité, cette reconnaissance relative, pour continuer de devenir ce qu’il est : le contraire d’un cormoran. En effet, chaque proposition d’écriture façonne la matière de l’humanité, et la détermine… à condition de créer. L’éditeur, ironie de la communauté (il témoigne de son unité fragmentée), exprime la réalité de l’arbre public, tantôt gympie-gympie vert tendre (pareil à un mûrier qui brûle mortellement), tantôt sipo matador (qui, cou tendu, augmente les forces de vérité). Il est le plus discret et le plus pur reflet des lois de l’expression dans le monde comme il va : un violent désir de révéler ce qu’attend l’humanité.

Représentant la société, et sa capacité de reconnaître un droit à l’expression publique, l’éditeur est aussi à l’image de la société : traversée d’ambivalence pour ce qui peut lui faire du bien au rebours de la conformité ou de l’usage, tentée de renoncer à l’exigence d’aimer ce qui contribue au mieux dans la difficulté, mais c’est chaque exprimant qui doit également lutter contre le fait qu’il tend à refléter un monde douloureux et, semble-t-il, irrésistible. Sous ce rapport, l’édité, à son cœur défendant, est rien de moins qu’homogène à l’éditeur et au milieu de l’édition. La relation d’un auteur avec celui qui l’autorise à publier coïncide tendanciellement avec la relation que l’auteur entretient avec son propre moi social, soumis à des forces répressives complexes qui rendent urgente la tension de l’arc de la libération.