APPARITIONS - 37 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 37 par Philippe Beck

37. Barbarie.

 

 

Au chapitre 38 de Moby Dick (1851), Herman Melville confie au Quaker Starbuck, second du Pequod, une harangue contre la croisade du capitaine Achab et de ses hommes : « Ô Dieu ! Naviguer avec un tel équipage de païens, qui ont en eux peu de trace des mères de l’humanité ! Ils ont été mis bas à quelque endroit par la mer aux requins. La Baleine blanche est leur Démogorgon. Écoute ! les orgies infernales ! Cette débauche est à l’avant ! Vois le silence inébranlable à l’arrière ! » Leur barbarie consiste exactement à se laisser attirer par une Force Démonique qu’ils inventent follement au lieu de repousser le Mal là où il se trouve ; leur combat contre un fantasme synthétique (une projection) est leur perte et l’enfer est leur destin. Ils sont leurs propres Ténèbres ; la Baleine blanche n’est qu’un prédateur indifférent. Une société d’hommes va retourner au silence du Pacifique, aux profondeurs abstraites, à la mort glacée où plonge « leur Démogorgon ». Elle ne laissera derrière elle que la vanité (Melville est un lecteur de l’Ecclésiaste), et ses efforts ne creuseront aucun sillage. La violence de ces hommes est sans effet. Melville, ajoutant à l’histoire créative des variantes du mot, écrit « demigorgon », sans doute pour évoquer une créature hybride et démiurgique, qu’on ne peut réduire au seul pouvoir de méduser qui, d’ailleurs, n’affecte pas Starbuck. C’est leur Démogorgon (ou Demigorgon) : il est à eux, comme un horrible jouet métaphysique, un Léviathan factice et presque séduisant. La barbarie, cette culture sans culture, par laquelle le Livre inverse ses signes, mène au suicide du peuple, que représente ici l’équipage. Est donc confiée à Starbuck, personnage droit et prosaïque, la mission de démontrer la sauvagerie d’une bataille qui se forge un monstre de toutes pièces, de dévoiler en un grand cachalot coriace un simple moulin à vent furieux et tragique. Révélation inutile et vaine aux yeux d’Achab. Starbuck est un réaliste, un philistin religieux épris de convention et de responsabilité, qui résume la chasse à la baleine au commerce de l’huile de lampe (Charles Olson y insiste fortement dans son Call me Ishmael, 1947). Barbarie contre barbarie. Si le peuple (ou la société orgiaque, le rassemblement d’hommes comme procession bachique) se figure un adversaire malfaisant sans pressentir qu’il est de son imagination (et sans apercevoir qu’il est, lui, le peuple, Démogorgon en puissance, sa propre énergie à la fois balbutiante et violemment circulaire), alors il peut situer la barbarie seulement en dehors de lui-même et de la façon la plus sinistrement arbitraire.

 

Quelques années après Moby Dick, Matthew Arnold publie Culture et Anarchie (1869). Dans cet essai de critique sociale et politique, il s’agit encore et toujours de libérer une humanité murée dans l’intervalle entre la pétrification (la réification) mortelle et l’apparition vivante, l’idéal trompeur et la pratique de la vie selon l’esprit qui lui donne sens. La culture, définie comme « l’étude de la perfection », doit tempérer l’élan collectif, son appétit de mirages (Bacon les appelle les « idoles de la tribu », 1620), « bien que la Muse s’en soit allée ». L’étude de l’idéal doit compenser le funeste manque d’inspiration des existants. Les poètes anciens (Homère, Hésiode ou Tyrtée) étaient réputés guider leur cité, lui insuffler une âme. Pour inspirer à nouveau le commun, la culture doit unir les opposés, mettre fin à la guerre. Elle « cherche à abolir les classes ; à faire circuler partout ce que le monde a pensé et connu de meilleur ; à faire vivre tous les hommes dans une atmosphère de douceur et de lumière. » « Tout l’objet de cet essai est de recommander la culture comme le grand secours propre à nous tirer de nos difficultés présentes ; la culture étant la recherche de notre perfection totale, grâce à la connaissance, dans tous les domaines qui nous importent le plus, de ce que le monde a pensé et dit de meilleur, et grâce aussi à cette connaissance qui fait affluer un courant de pensée neuve et libre sur le fonds de nos idées reçues et de nos habitudes, auxquelles nous demeurons aujourd’hui obstinément attachés, mais d’une manière mécanique, nous imaginant vainement qu’il y a quelque vertu à les suivre avec fermeté qui compenserait le mal qu’il y a à les suivre mécaniquement. » La barbarie consiste à interdire l’affluence du « courant de pensée neuve et libre » sur le lit d’une hypothétique « sagesse des nations ». Ceux qu’Arnold appelle « les Barbares » sont les « aristocrates ». Malgré les qualités qui leur sont reconnues (élégance, etc.), ils privilégient le rang, l’usage, le prestige au détriment de l’intelligence critique ; ils négligent l’étude attentive de l’idéal, donc la véritable culture, laquelle provoque une transformation entière. Le Barbare n’est pas celui qui ignore les arts ; il s’inscrit dans une civilisation brillante et superficielle qui prétend aimer les œuvres et refuse de soumettre la vie et ses sentiments directeurs à la recherche du vrai. Quand la connaissance des arts et des lettres prépare l’inversion du sens des créations, elle sert la bêtise qui, selon Deleuze, serait bien plus épouvantable si aucune création n’était possible (« s’il n’y avait pas l’art, les gens ne se tiendraient plus »). C’est pourquoi la poésie, en guise de « critique de la vie », n’est pas destinée à apporter quelque « nourriture intellectuelle », mais à lutter de façon « persistante » contre la véritable barbarie, qui est le maintien de la logique des classes. Autrement dit, les aristocrates n’ont pas le monopole du sens de la beauté, parce qu’ils la dissocient de la vérité.

Arnold distingue le Barbare du Philistin, qui est le bourgeois, utilitariste par destination et, en principe, étranger à l’art (il faudra attendre Arendt pour discerner le « philistin cultivé » qui aggrave encore la situation du sentiment et du goût, c’est-à-dire du jugement). Le bourgeois simplifie la réussite et, avec elle, la morale et la religion, dont le cœur est, à ses yeux, l’accumulation en tant que signe d’élection. Enfin, « la populace » peut et doit accéder à la culture. Les classes, en tant qu’elles sont distinguées, conservent la misère générale qui, selon Coleridge (référence fondamentale d’Arnold), tient à une existence générale « qui ne croît plus » (« Limbo »). La principale caractéristique des Barbares est, en somme, une trahison de la lumière et de la douceur, axiomes de la vie authentiquement vivante. Les « sauvages » ne sont plus les « barbarophones » qui apparaissaient dans Homère pour désigner les étrangers parlant une langue hésitante et inconnue, auxquels on allait bientôt attribuer des mœurs inférieures et dangereuses. Ce sont les « civilisés » apparents qui « apportèrent avec eux cet individualisme obstiné, pour reprendre l’expression moderne, ainsi que cette passion de faire ce qu’il plaît à chacun... » Faire ce qui plaît à chacun : saper systématiquement le commun, crime qui, effroyablement, devient la raison d’être de tous.

L’ « insuffisance de lumière » de l’aristocratie aboutit à une glorification de la nuit sous l’apparence d’un culte du Soleil. « Cette culture (si l’on peut lui donner ce nom) des Barbares était principalement une culture extérieure. Elle consistait surtout en dons et en grâces extérieurs : la beauté, les manières, les accomplissements, la vaillance. Bien au fond d’eux, et encore inéveillée, reposait toute une gamme de facultés de pensée et de sentiment auxquelles ces intéressantes productions de la nature étaient étrangères depuis toujours. » Le Barbare est l’homme qui n’a pas cessé de dormir, et qui peut tuer et se tuer en dormant, puisqu’il trahit également la compassion (en fanatique de la guerre et de la chasse). C’est l’homme qui refuse l’anamnèse et qui, selon Platon, n’est pas encore ou n’est plus humain, c’est-à-dire conforme aux puissances qui sommeillent en lui. Ces forces au dedans ne sont pas détruites ; un apparat sans autre finalité que la mort les a abandonnées. Arnold est aussi un lecteur de Montaigne, dont il a lu l’essai sur les Cannibales : « Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. Comme de vrai il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. » (Essais, I, 31) Le Barbare croit posséder la forme et, surtout, le sens de la forme communicable. Quant à la forme de vie, nous savons par Pascal qu’elle est « vérité en deça des Pyrénées, erreur au-delà. » « Trois degrés d’élévation du Pôle renversent toute la Jurisprudence. » Les « manières » occidentales appartiennent à des êtres dont la douceur est mascarade, qui travestissent une violence primitive et continuent de représenter une civilisation de force et de domination ; selon Arnold qui, toutefois, n’appuie pas, celle-ci s’origine dans les « peuples germaniques », qui ont renversé l’Empire romain. Celui qui ne peut être réveillé, c’est le Philistin, le bourgeois qui rêve de remplacer l’aristocrate et lui envie ses formalités. La barbarie est la pathologie de l’aristocratie imparfaite (l’imperfection favorise la négation de la culture). La grâce sans la lumière n’est rien et plonge au néant. C’est le capitaine Achab : la puissance mythopoétique insensible, la force aveugle dirigée, au nom de la culture, contre une instance imaginaire (un monde saturé de signes qui la suggère), la volonté héroïque qui détruit et se dissout. Le philistinisme disgracié au mieux parodie la grâce ; c’est une suffisance et la religion du sommeil complet, de l’énergie perdue sous la loi arithmétique. Starbuck a tous les traits du mercantilisme conventionnel qui définit le Philistin, ce complice de la prédation. Il ne résiste au philistinisme que dans la mesure où il condamne « une vengeance contre une brute muette » qui frappe « par le plus aveugle instinct », un Démogorgon sans intention. Or, la conformité, c’est l’appauvrissement des signes. Jusqu’où ? Le peuple en formation (qui cherche la forme de son mode d’être) peut s’éveiller. Selon Arnold,  il a pourtant deux faiblesses, à cause de deux logiques qui exercent sur lui une pression considérable. A) Comme les Barbares, les aristocrates, qui croient tutoyer l’idéal, il tend à vouloir faire « ce qui lui plaît ». La culture bien entendue peut remédier à l’action de cette partie barbare dans le peuple en lui donnant à penser, non son arbitraire, mais son possible impersonnel. B) Il y a aussi une part philistine en lui : c’est la part soumise à la convention qui cristallise une idéologie meurtrière. Il peut alors obéir aux « notions toutes faites (stock notions) » et suivre les habitudes « obstinément, mais mécaniquement ». « Le culte de la simple liberté de faire ce que l’on veut <i.e. l’anarchie> est un culte de la mécanique. » La finalité intéressante est oubliée au profit de la reproduction des comportements. L’abolition des classes se fonde cependant sur ceci que « dans chaque classe naissent un certain nombre d’êtres (…) qui ont une curiosité pour leur meilleur moi... ». La naissance des âmes qui n’obéissent pas à la pression de la vie informe (du chaos) en chaque classe est une nécessité pour lier les êtres attachés à des régimes de vie qui s’excluent socialement. Ce sont des âmes communicantes.

 

Le narrateur de Moby Dick, Ishmael, est à sa façon en quête du « meilleur moi » dans un meilleur monde. Il possède le nom du fils d’Abraham et d’Agar, chassé au désert ; il n’hésite pas à s’en aller pour ne pas souffrir des conventions, et survit au naufrage du Pequod pour témoigner. Il rêve périodiquement de « descendre délibérément dans la rue et de méthodiquement cogner les chapeaux des gens pour les faire tomber ». « Chaque fois que je me trouve devenir sombre autour de la bouche ; chaque fois que c’est un novembre humide et pluvieux dans mon âme ; chaque fois que je me trouve involontairement m’arrêtant devant des entrepôts de cercueils et prenant la dernière place dans tout cortège funèbre que je rencontre ; et surtout chaque fois que mes hypocondries prennent sur moi un tel ascendant qu’il faut un solide principe moral pour m’empêcher de m’avancer délibérément dans la rue et de faire tomber méthodiquement les chapeaux des gens - alors je considère qu’il est grand temps de prendre la mer dès que je le puis. » Faire tomber les chapeaux : renvoyer la société des hommes au tombeau qui est son miroir. Leur nudité exposerait encore les passants à la discrète sauvagerie de leurs protocoles et l’océan épique, sous l’exploitation des ressources, révèle un territoire de fantasmes ;  le principal délire concerne le Dissolvant qui ferait disparaître le Monde Commun. L’image du Démon répand un faux jour ou un demi-jour autour de la bouche des employés du monde et les contraint à légender à l’envers les forces dont ils ressentent les effets. L’Ishmael de Melville aurait-il adopté la théorie des deux barbaries (l’effaçante et la recommençante, selon Walter Benjamin, « Expérience et pauvreté », 1933) ? Aurait-il consenti à la Dionysie barbare qui ferait presque table rase de l’« hellénisme » et de l’ « hébraïsme » tels que les définit Arnold? Que veut dire presque dans ce cas ? En réalité, Ishmael convertit les points de vue et préfère un « cannibale sobre » (le harponneur Queequeg, « ami païen », autre qu’un « bon sauvage ») à un « chrétien ivre » entraîné dans la démence d’Achab. Sa barbarie critique (elle destitue les chapeaux comme indices d’humanité) reste une barbarie savante. Ishmael, en son rejet de l’ethnocentrisme, unit, si on veut, « hellénisme » et « hébraïsme » pour réformer « l’humanité infirme ». Hellénisme : l’observation d’un multiple de signes, prosaïques et poétiques à la fois, la capacité de « voir les choses telles qu’elles sont réellement et dans leurs relations », le « désir de connaissance et de jouissance de la connaissance pour elle-même», la « force qui nous incite à mettre à l’épreuve le terrain même sur lequel nous paraissons nous tenir », afin de « découvrir la meilleure manière de vivre ». Hébraïsme : le consentement à la logique que dissimule la dispersion des ruines et « selon la meilleure lumière dont on dispose », l’« énergie de l’idéal », l’« ennoblissement » du « moment qui passe » par la « rigueur » et la « sincérité envers soi-même », la « discipline de la volonté », la « force qui nous incite à demeurer fermement attachés à la règle et au terrain sur lesquels nous nous tenons ». « Les deux grandes forces naturelles de l’homme, l’hébraïsme et l’hellénisme, ne devraient plus être dissociées et rivales, mais constituer une force commune de juste pensée et de ferme action, pour le faire avancer vers la perfection. » (Arnold) Il faut, dans ce but, cascader les chapeaux qui font de l’ombre aux bouches qui parlent d’or. Alors, les bouches qui marmonnent se relèvent de leurs excès, se réveillent enfantinement au milieu de la foule et la renvoient à ses aptitudes fondamentales.