APPARITIONS - 38 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 38 par Philippe Beck

38. Dire je.

 

L’ambition de « dire je » est-elle une pathologie non répertoriée ? Peut-on rapprendre à parler au nom de soi ou y réussir enfin et habiter un discours jusqu’ici emprunté, quand il apparaît que la grammaire ne peut certifier une authentique expression en première personne ? La grammaire suggère au locuteur qu’il est quelqu’un quand il dit « je ». Si je dis Je et même si je m’en abstiens (préférant théâtralement une perspective impersonnelle), comment la grammaire porte-t-elle la trace pathétique d’un existant fantôme, d’un sujet diminué qui pourtant se rêve existant à part entière, silhouette parlante singulière, dotée d’une épaisseur considérable ? Faut-il que la personne qui se sent moins qu’un sujet apprenne à le devenir en parlant véritablement « pour la première fois » (et à se retrouver enfant à volonté, donc sentiment créatif), comme s’il n’avait jamais parlé pour son compte et avait mené jusqu’alors une vie fictive, écrasée sous le poids et la conspiration des autres pronoms personnels et la terreur des pensées déjà pensées ? Par quels moyens et à quel prix revendiquer mon immanence aux phrases qui naissent à la faveur de mes efforts pour les articuler et les adresser avec pertinence? Ou bien faut-il apprendre (consentir) à ne pas songer à apprendre à « dire je », se libérer de l’idée d’appliquer une méthode sans méthode pour tenir à sa propre réalité? Dans la mesure où on se sait pris d’emblée dans le cercle du langage, peut-on  renoncer sagement à la tentation d’apprendre à s’affirmer plutôt que de s’effacer et disparaître derrière le foisonnement de la réalité extérieure?

On est appris (« on me pense »[1]) et on existe parallèlement en disant je, même si la qualité existentielle de la prise de parole et son originalité ne sont en rien assurées par là ; tout reste à façonner et le non-moi auquel appartient le moi est l’enseignant. Je suis appris et, cependant, ma réceptivité contient une aptitude à former. Benveniste établit que le pronom personnel « je » n’est pas le nom d’une substance qui préexiste au langage. « Je » est une fonction linguistique qui se crée dans l’énonciation. « Est « ego » qui dit « ego ». » (« De la subjectivité dans le langage », 1958) « Je » n’est pas l’étiquette d’un individu et ne renvoie pas à un référent stable comme armoire ou Londres. Les pronoms personnels sont des catégories de discours, non des catégories de langue au même titre que les noms. « Je » n’est pas non plus une classe d’individus. Or, « c’est dans et par le langage que l’homme se constitue comme sujet. » Le sujet n’est pas simplement quelqu’un qui possède déjà un « moi » qu’il vient ensuite nommer « je ». La subjectivité ne se dit pas seulement parce qu’elle s’exprime dans le discours : par l’énonciation, elle est produite comme position dans le langage.[2] Il y a plus : « le langage est ainsi organisé qu’il permet à chaque locuteur de s’approprier la langue entière en se désignant comme je. » Pourquoi se produit-il alors que quelqu’un puisse se penser, s’éprouver, sinon comme une « non-personne », du moins comme un sujet en manque de subjectité, un quelqu’un sans consistance ou densité, un substrat défaillant, malgré l’aptitude sociale à employer le mot « je », à déployer des phrases qui multiplient les positions d’un soi et en garantissent le rôle, sinon la propriété? Le parlant vacillant, en proie au doute, est devenu incapable de donner sens à la langue lui permettant de dire « je » en étant ce « je ». Il semble la subir, pareil à un fantôme capable d’articuler ce pronom personnel qui pourtant ne renvoie à rien de certain, pas même à une situation dans le monde ; il croit ne se rapporter qu’à une fumée d’être évanouissante, une vapeur éphémère et entr’aperçue ou, si l’on préfère, une coquille vide, une bulle vaine, l’eau sèche d’une personnalité, plutôt que le corps ententif et mercurial d’un moi profond et attesté. Dans ce cas, le sentiment de passivité vient remettre en cause la « position dans le langage » ? Mais cette impersonnalité négative par laquelle j’ai le sentiment de n’être personne, serait-elle en attente d’une impersonnalité positive (processus « mallarméen »), est encore une position dans le langage.

Il n’est pas étonnant qu’on ait tenté de se défaire des antinomies du « je » et d’en finir avec les tourments psychologiques de l’affirmation, dont « les dieux se moquent ». Le refus de dire « je », d’employer ce mot comme s’il était maudit et qu’il coupait à la fois d’un espace propre et d’un espace commun, a pu devenir une espèce de religion. Walter Benjamin, qui rédige certains récits autobiographiques où « les traits biographiques doivent reculer à l’arrière-plan » (Enfance berlinoise vers 1900, 1932-1939), déclare ainsi abruptement : « Méthode de ce travail : le montage littéraire. Je n’ai rien à dire. Seulement à montrer. » « Je ne déroberai rien de précieux et ne m’approprierai aucune formulation ingénieuse. Mais les guenilles, les déchets : je ne veux pas les inventorier, mais les faire valoir de la seule manière possible : les utiliser. » (Passages, Konvolut N, fragment N 1a, 8, Gesammelte Schriften, V, 574) Le geste consiste à faire du sujet un véhicule de langage par lequel la « monstration » échappe au vouloir-dire, si bien que c’est le monde qui s’agence à la faveur d’un apparitionneur ; en tant qu’impersonnage (quelqu’un comme occasion impersonnelle et communicable plutôt que comme simple masque convenu dans le jeu social), il est cette instance éclairante apte à « porter au plus haut degré l’art de citer sans guillemets ». Le citeur n’est plus, en principe, un sujet qui reconnaît et s’attribue ce qu’il n’a pas dit, à savoir les documents du monde, mais au contraire celui par lequel le monde se remet à chanter ses phrases puissantes et générales, ses énoncés documentaires, qui n’appartiennent à personne et reviennent à tous en n’importe qui. « Je me suis efforcé de saisir les images dans lesquelles l’expérience de la grande ville se dépose chez un enfant de la classe bourgeoise. » (Enfance berlinoise) Et pourtant. Si un être se met à collectionner les éléments du monde et à leur donner sens, à restituer leur force, il peut néanmoins sombrer dans ce que Coleridge appelle l’illéisme, symétrique de l’égoïsme (et son « Je, moi, mon »), l’impraticable sacrifice de la singularité du « je ». Il faut un nous transféré dans le je, le lieu de la collection utile des restes du monde commun. « J’ai toujours été d’avis qu’un souci excessif d’éviter l’emploi de notre pronom personnel de première personne trouve plus souvent sa source dans l’égoïsme conscient que dans un véritable oubli de soi. Un observateur attentif des folies humaines peut souvent amuser ou attrister ses pensées en découvrant le sentiment perpétuel du plus pur Égotisme, sous un long déguisement de Tu-ismes et d’Ille-ismes. » (The Friend, n° 2, 3 juin 1809). La comédie de l’adresse et de la description est une conjuration de la force centripète de l’expression ; on confirme d’autant plus sa position d’exprimant soi-disant souverain quand on vérifie sa dépendance à autrui et au monde. Si bien que, par un retournement paradoxal, l’égotisme inquiet et assumé peut produire un décentrement, une étude de l’extérieur qui me traverse et me constitue comme baromètre de toute âme. Amiel : « L’énergique subjectivité qui s’affirme avec foi en soi, qui ne craint pas d’être quelque chose de particulier, de défini, et sans avoir conscience ou honte de son illusion subjective, m’est étrangère. Je suis, quant à l’ordre intellectuel, essentiellement objectif, et ma spécialité distinctive c’est de pouvoir me mettre à tous les points de vue, de voir par tous les yeux, c’est-à-dire de n’être enfermé dans aucune prison individuelle. » (18 novembre, 1851) Et cependant « moi dont tout l’être, pensée et cœur, a soif de s’absorber dans la réalité vivante, dans le prochain, dans la nature et en Dieu, moi que la solitude dévore et détruit, je m’enferme dans la solitude et j’ai l’air de ne me plaire qu’avec moi-même, de me suffire à moi-même… » (12 septembre 1861). Le prix à payer dans ce but, c’est le maintien expressif contradictoire de ce moi qu’on imagine traversé. Il faut que les mots que nous employons aient la capacité de désigner, c’est-à-dire de convoquer ce qu’ils désignent par nos bouches, qui le font vivre en nous rendant vivants : je pense quelque chose, donc je suis. Une personnalité affirmative, avec son expression vivante, peut être reconnue grâce à la force de raccord qu’elle constitue en tant que sujet. Je renvoie à la densité que je suis en tant qu’elle est tournée vers le monde.

 

De la contradiction ou du paradoxe, on peut déduire ceci : l’ego grammatical correspond à une suite de sentiments de ce qu’il n’est pas, où le perçu ne saurait se réduire au percevant, y compris quand le sujet se perçoit (processus « cartésien »). À l’inverse, le percevant (le sujet qui ne s’oublie pas) s’égale au perçu, à la persistance du non-moi, qui est la série de mes représentations en tant qu’elles me reviennent sans que je les possède. Elles me débordent, en quelque sorte, qu’on les définisse un « monologue intérieur » ou un « monologue extérieur ». « Maintenant, que je pense à moi-même - à l’Être pensant - l’idée devient indistincte, quelle qu’elle soit ; si indistincte que je ne sais pas ce qu’elle est - mais le sentiment est profond et constant - et c’est cela que j’appelle « Je » - identifiant le Percevant et le Perçu. » (17 mars 1801, Coleridge Carnets) Par une obscuration du raisonnement sensible (de sa force lumineuse), nous nous affaiblissons respectivement, à cause des diminutions qu’implique le régime du côte-à-côte des individus fermés, de la timidité violente entre sujets percevants, et chacun peut croire qu’il ne parle pas en son nom propre lorsqu’il dit « je », qu’il est « contaminé » et mal identifié (submergé de perceptions étrangères à sa vie spéciale), et croire sentir que sa personnalité se dérobe malgré le désir de se défendre et de se battre pour la constance (« vaporisation et centralisation ») du moi sur une Terre partagée. Cette défaillance, où le percevant se sait dépendant du perçu, est, à tout prendre, plus intéressante que la posture d’une égotique baudruche missionnaire, convaincue de son devenir-christique et de sa « philosophie de la vie ». La précarité des sujets qui se rêvent souverains demeure latente. Cependant, chacun dit « je » quand il dit « je » (le secret de l’affirmation est sans secret), et il contient l’immense puissance de l’index qui attire l’attention (l’entention) sur une existence indéniable et volatile, pragmatique et toujours virtuellement hallucinogène.



[1] Mallarmé à Cazalis, 14 mai 1867 : « je suis maintenant impersonnel et non plus Stéphane que tu as connu, - mais une aptitude qu’a l’Univers spirituel à se voir et à se développer, à travers ce qui fut moi. Fragile comme est mon apparition terrestre, je ne puis subir que les développements absolument nécessaires pour que l’Univers retrouve, en ce moi, son identité. » Mallarmé dit bien : « je suis impersonnel ». Il constate une position d’impersonnalité qui est celle, paradoxale, de son moi, renoncerait-il à son prénom indiciel.

 

[2] Peirce (de 1867 à 1903) élabore l’idée que « je » est un index (un indice) qui attire l’attention sur une relation d’existence, mais « je » n’est ni une icône (qui ressemblerait à ce qu’elle représente), ni un symbole conventionnel. Le référent de « je » se définit par l’occurrence particulière de l’énoncé et la situation du locuteur. Selon Wittgenstein (1921),  « je » n'est pas normalement utilisé pour identifier celui qui parle. Dans « j’ai mal », il n’y a pas enquête sur l’identité du sujet. « Je » n’est pas le nom propre d’un moi intérieur. Selon Benveniste, « Je » est le terme qui désigne celui qui énonce l’instance actuelle de discours ; il n’existe comme « je » que dans une relation à un « tu ». Selon Descombes (2004), « je » doit être compris à partir de la première personne de l’action : dire « je », c’est possiblement se reconnaître comme l’agent d’une action, d’une parole, d’un engagement. C’est son « agentivité » qui détermine le sujet. Il n’y a pas de substance mentale qui serait la cause cachée de l’acte, de même que chez Benveniste il n’y a pas d’entité psychologique antérieure au discours.