APPARITIONS - 39 par Philippe Beck
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39. Famille.
L’humanité commençante, recommencée, se cherche par les exclusions et les enveloppes ; fragmentée, elle prétend ainsi convertir l’enfer en paradis. La tranquillité des décisions d’éliminer ou d’écarter en elle-même une part des vivants ne change rien à l’affaire ; l’esprit de bureau (le crime en col blanc), l’esprit de froideur règne dans les assemblées conviviales. Néanmoins, la raison d’être du genre humain est l’inclusion, la communauté, une espèce d’unité des gestes qu’elle rêve malgré elle et dont la définition se dérobe rudement. Or, « le propre de l’unité est d’exclure » (Bossuet). Et chaque fois que les hommes résument leurs comportements à ceux d’une famille, d’une horde, d’une église etc., ils bannissent le reste de l’humanité selon une hypothèse maudite : ce reste rejeté ne consentirait pas à être « véritablement humain », si tant est qu’on lui reconnaisse l’aptitude à y consentir. Le règne d’une humanité restreinte s’impose pour annoncer (instaurer) une humanité élargie. La souffrance et la guerre proviennent fatalement du tracé du cercle en dehors de quoi est tenu l’inadmissible, à savoir ce qui, par sermons et leçons, est déclaré indigne de l’humain. À l’intérieur du cercle froid, la souffrance et la guerre ont lieu aussi, malgré les rituels de complaisance, la cérémonie florale des liens, laquelle repose sur une complicité de principe, et la trahison de l’humanité est toujours près de s’accomplir et d’être dénoncée. Partout, en somme, et par humanisme, le bruit et la fureur.
Pour commencer, le renforcement de l’appartenance familiale est une délimitation, une géométrie véhémente, une logique de muraille. Les membres de la cellule rejettent ce qui est réputé l’envahir de l’extérieur (étranger, mendiant, faux ami etc., « il en faut un ») : la violence trace le partage entre l’intérieur domestique, la bonne compagnie, et ce qui n’y est pas reçu. L’endogamie spirituelle est la loi. Mais l’intimité de l’Un, repoussante, suppose un réel qui ne soit pas cet Un et qui ne doive pas s’y trouver ; il représente le Grand Dehors, la forêt dans un arbre. Le corps unifié (égalé à une essence flottante, dont les innombrables crimes internes portent témoignage) se différencie par le rejet et se réjouit de son enveloppement acide. Le corps collectif ainsi entouré ne se fonde pas seulement sur la ressemblance entre ses membres (ses organes), mais sur un principe commun qui les ordonne. Or, ce « principe de la cité », selon Cicéron, et, pour ainsi dire, « la pépinière (seminarium) de la République », c’est donc la famille (De re publica, I, 25) avec sa « maison commune » (De officiis, I, 17). Le séminaire familial est le constant colloque fécond qui s’assure de l’existence des exclus. Dans ses cours de philosophie au lycée de Sens (1883-1884), Durkheim demande : « Comment se sont formées les cités ? Est-ce par la juxtaposition d’individus ? Non, l’unité sociale est la famille, la cité s’est composée de plusieurs familles, comme la nation de plusieurs cités. La société est comme un grand organisme. [...] Les familles sont des centres secondaires. Dissolvez-les et l’action du cerveau ne se transmettra plus à l’ensemble du corps : la société sera détruite dans sa base. » Il ne considère que l’inclusion par l’intellect commun, qui est d’abord un intellect familial. Dans sa recension de l’ouvrage d’Albert Schäffle, Bau und Leben des socialen Körpers <Construction et vie du corps social> (1885), Durkheim en reprend expressément la conception organiciste : « Comme la famille est le germe d’où naît la société, nous devons y retrouver la société elle-même comme en raccourci. » « Si la famille est ainsi une sorte d’organisme complet, c’est qu’autrefois elle se suffisait à elle-même et était à elle seule toute la société. » Dans Le Suicide (1897), il parle de la famille en tant qu’« être collectif » et de l’ancienne famille en tant que « groupe lui-même, dans son unité abstraite et impersonnelle ». Selon Tönnies, dans Gemeinschaft und Gesellschaft <Communauté et Société> (1887), la famille constitue l’exemple privilégié de la communauté organique fondée sur la parenté, la proximité, l’habitude, l’affection, la volonté d’être. La société moderne repose au contraire sur des relations contractuelles, calculées et impersonnelles ; l’association est mécanique et fragile, menacée d’inertie et de sanctions inhumaines. Pourtant, l’impersonnalité de la famille est le commencement de la société ; les relations particulières s’y transcendent à tout moment en vue d’un commun inconscient. Elle survit aux mécanismes, aux fabriques de rassemblement.
À la fois capsule-témoin des brutalités de l’Histoire, bouillon de culture ou étang passionnant comme une dernière mode relancée, celle de l’amour premier, qui est l’amour général (la passion animatrice de tout arrivant), la famille-église est une parce qu’elle dramatise une foi, une doctrine, une autorité partageable (un rêve d’organisation) ; elle pose en principe sa vie vivante et exemplaire, sa force imitable. Unité-frontière, ceinte d’un espace liminal, d’une zone, elle a besoin d’empiètements, de franges, de déviations et d’hérésies pour se conforter, et agite ses confins à toute heure à son insu ; chaque famille a ses moutons noirs tranquillisants, mais elle s’inquiète surtout de son paradis dedans, de ses moutons blancs. L’unité est en même temps cohésion intime, logique imaginée, identité façonnée (récitée) et bannissement fantôme de ce qui contredit l’identité. L’exclusion n’est donc pas un accident extérieur à l’unité : elle est une conséquence de sa définition, et tout conspire à exclure l’exclusion malgré tout.
Cellule-miroir de la société, la famille produit simultanément un dedans et un dehors. Même en son dedans, l’union de la famille suppose des places, des rangs, des rapports de dépendance et d’autorisation. Elle n’est jamais fusion des sujets. Elle est structure de relations, idylle sentimentale, système de différences et de positions, avec repos et tempêtes, sentiments du débordement. L’océan social (la foule) est aux portes des maisons. Ce qui unit est en même temps ce qui sépare et distingue, plaisir et peine mêlés, frictions et conciliations, efforts importés, efforts d’humanité à cause de l’inhumanité du cercle. Il y a une différence praticable et impraticable (utopique) entre l’unité qui se définit en traçant une limite pour recréer la société (la réinventer) et l’unité qui transforme cette limite en violente mise à l’écart pour intensément défaire l’idée sociale. Soudure et clouure ne se dissocient pas. La différence interne (l’un-se-séparant-en-soi-même) affleure en chaque fait divers et chaque drame familial, tout échec de l’idée de l’amour cellulaire. Les tensions contradictoires de l’époque sociale traversant chaque cellule, l’utopie familiale (pacte et émerveillement contre la prose du monde, la langue du rabaissement) ne fleurit que par héroïsme de résistance et création, relations affranchies et signaux dans l’espace aérien où une Terre commence à respirer et devient habitable.
