APPARITIONS - 44 par Philippe Beck
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Apparition 44. Ascidie.
Dans la jungle universelle, où la question des progressions se pose sans arrêt, un vivant retient l’attention du fait de sa vie paradoxale : l’ascidie (« petite outre »). Par progression, j’entends toutes les sortes de mouvement et d’empiètement. Par jungle, j’entends à peu près ce que Werner Herzog y perçoit, un condensé des leçons de la Nature : « C’est la matérialité de la jungle qui m’attire - la beauté menaçante et dangereuse qu’elle recèle. Mais je n’ai jamais utilisé une jungle comme simple scène de fond. Elle est toujours, d’une manière ou d’une autre, comme un paysage intérieur, comme des rêves fiévreux prenant la forme d’un paysage. » (2007) « Face à la malice obscène, explicite, de la jungle, à laquelle il ne manque que des dinosaures pour ponctuer le paysage, je me sens comme une phrase à moitié achevée, mal formulée, dans un roman bon marché. » (1981)
Le passage de l’ascidie à la forme adulte s’apparente à une régression ; c’est une vie qui mûrit en mimant une simplification. La métamorphose paraît s’accompagner d’une perte et d’une réduction des possibilités créatrices. Dans un premier temps, la larve nageuse du faux mollusque se meut librement ; sa queue contient une chorde dorsale, des muscles et un tube nerveux, et sa tête porte des organes sensoriels, qui l’apparentent aux vertébrés. Dans un second temps, elle se fixe en résorbant une partie de ses structures locomotrices par invagination et enroulement, et perd son allure de têtard. Elle devient un animal filtreur, au corps en sac, et semble donc inférieure à sa forme complexe antérieure. Pourtant, ce dont l’animal se dépouille en se transformant en corps traversé (en outre labile) et cependant stationnaire n’est pas nécessairement ce qui définissait son être profond. La forme adulte n’est pas une dégradation de la larve. Longtemps, l’ascidie (ou axidie, comme l’appelle Jules Verne) fut perçue en tant que chordé dégénéré, comme si elle était devenue finalement rudimentaire. En réalité, elle spécialise sa forme en s’adaptant à son principe de filtration : le corps-sac immobile se dédie à la rétention des particules nourricières. Cuvier : « Ces animaux se fixent aux rochers et aux autres corps, et sont privés de toute locomotion ; leur principal signe de vie consiste dans l’absorption et l’évacuation de l’eau par un de leurs orifices. » (1817) Kowalevsky établit en 1866, à partir de la larve, qu’en dépit de leur structure étonnante, les tuniciers sont des chordés. Il faut rompre avec une représentation intuitive de l’évolution. Je parle ici d’un vivant qui semble peu concerné par la violence de la jungle, mais tout est jungle, c’est-à-dire exposition à la violence prédatrice, même l’ascidie qui siphonne et digère le plancton.
L’ascidie paraît donc vivre à rebours du développement : la forme pauvre semble remplacer la forme riche. L’abandon d’une forme complexe correspond en fait à l’ajustement de la morphologie à un mode de vie. La larve est orientée vers la dispersion et la recherche d’un lieu de fixité. Sa mobilité est une condition provisoire. Une fois la fixation accomplie, certaines structures du corps perdent leur nécessité. Leur préservation n’est pas en échec ; elles sont désormais inutiles au nouveau régime d’existence. De manière générale, le progrès ne va pas toujours dans le sens de la complication et les phénomènes de simplification sont eux aussi trompeurs. Ce qui disparaît peut avoir eu quelque raison de se modifier, et toute disparition ne signifie pas une perte de raison d’être. La simplicité apparente du corps fixé n’exclut pas une organisation ; elle implique une réorganisation radicale des moyens de vivre, une plasticité face aux réalités du monde. La spécialisation, en réduisant le répertoire et le territoire, augmente l’intensité et permet un succès, si l’immobilisation est une réussite. Dans ce cas, l’appauvrissement et la simplification sont mirages, des apparences insubstantielles.
L’imagination conceptuelle ou théorique nous inspire ici une sorte d’extrapolation spéculative ; en effet, il n’est pas impossible de voir en l’être humain actuel l’un de ces corps-sacs filtreurs, d’ailleurs solitaires ou coloniaux, toujours traversés, et dans son ordre moins accompli que l’ascidie adaptée à sa raison d’être. La néoténie spirituelle et culturelle du vivant appelé humain (humanoïde), sa plasticité même, sont à la fois infinies et indéterminées, et c’est aussi pourquoi il est un être historique et mobile, dispersable, plutôt qu’une larve mutilée. Ni sa spécialisation ni sa fixation ne peuvent s’achever, malgré les cruelles tentatives d’élire quelque domicile (quelque rocher) à l’ombre du monde. Les rouleaux de l’océan déferlent sur l’inlassable prédateur qui doute du sens de sa vie. Des pertes et gains qui obsèdent l’humanité, il faut se demander ce qu’ils libèrent. Une possibilité peut devenir un poids et la simplicité manifeste d’une forme peut révéler l’affinement d’une position à l’égard du monde traversant. L’art de la limitation et de la restriction, le lyrisme sec de l’existence, ouvre à une puissance paradoxale. La métamorphose qualitative des organes ou des capacités suggère de distinguer la régression comme fait de jugement et la régression comme signe de la forme active. En renonçant à l’actualisation de tous les possibles, elle signifie la distribution des forces et une cohérence nouvelle à la faveur d’un apparent abandon. Le huitain de Mandelstam, écrit entre novembre 1933 et janvier 1934, où apparaît la figure du papillon-linceul, peut être lu sous ce rapport comme l’épiphanie contrariée, la métaphore inverse de l’idée d’une larve appelant à un devenir-soustraction plutôt qu’à un devenir-déploiement :
« Ô papillon, ô musulmane,
Toute dans un suaire découpé, -
Petite-vivante et petite-mourante,
Si grande - lumineuse !
Avec ses grandes moustaches, mordante,
Elle est partie, la tête dans un burnous.
Ô suaire déployé comme un drapeau,
Replie tes ailes - j’ai peur ! »
L’élection d’un domicile ou d’une terre enveloppante ne supprimera jamais la peur hilarotragique, l’effroi de la jungle et de la prédation qui absorbe impassiblement en donnant à penser. Les limites du rocher ne sont pas moins chargées de problèmes que l’errance illimitée, l’envol du corps-drapeau. Où commence le sentiment de la peur aux différents degrés de la « chaîne de la vie », nous n’en savons rien. Mais nous pressentons qu’elle est partout.
