APPARITIONS - 46 par Philippe Beck
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Apparition 46. Butsukari.
Dans la série des apparitions qu’il faut rendre exactement perceptibles et dont l’entendement contemporain a enregistré la réalité, le butsukari ou choc furtif, bousculade intentionnelle dans le flux, occupe deux fois une place spéciale. Une première fois, parce que les phénomènes évanescents possèdent tous une singularité ineffaçable (ils laissent une empreinte en s’estompant rapidement, la vitesse de la disparition étant condition de la trace mnémonique) ; une deuxième fois, parce que la bousculade anonyme et fugace observée particulièrement au cœur des foules japonaises se distingue du butsukari-geiko qui, comme geste du sumotori ou du judoka, est également un choc, une entrée au contact du corps d’autrui (geste dont le sens est d’ailleurs différent au sumo et au judo, on le verra). Le même mot renvoie à deux vérifications de la résistance des corps, la collision réglée avec art et la collision agressive et subreptice (le « tampon au passage » qui, en vérité, heurte profondément qui le subit). Il convient d’examiner si ces deux mouvements ont un trait commun. Le rapprochement doit être substantiel ; il tient à une poétique de la pensée. La poésie, même dormante (poésie en puissance de la prose de réflexion), se distingue de la magie en ce qu’elle fait apparaître ce qui est déjà là ; elle est chargée, en comparant leurs manifestations, de sauver les phénomènes clairs-obscurs, la densité d’apparentes bizarreries éphémères dont l’idiome n’est jamais privé (il parle de tous). On ne pourra éviter ici quelques « remarques Mishima », le sens du contact demeurant délicat. Par « remarques Mishima », j’entends des observations qui vont aussi loin que possible, sans extrapoler, à la limite du spéculatif (de l’abstraction ivre de son thème). La spéculation est toujours à la fois suggérée et rejetée par le réel tel qu’il se donne de façon conservatrice. Mishima est d’ailleurs le bourreau-victime de ses enquêtes sensibles, le premier impuissant à maîtriser les conséquences de ses réflexions, leurs effets ou traductions publiques. « Remarquer Mishima », ce n’est pas lui obéir.
La concentration de piétons propre à certains espaces urbains comme les gares s’accompagne au Japon de flux unidirectionnels qu’intensifient les passages étroits notamment. La possibilité d’être absorbé par la marée humaine favorise l’anonymat du contact volé à autrui et la fuite. La forte régulation implicite des comportements, la rétention ordinaire des attitudes, leur contrôle au moyen de protocoles, entraînent que le simple manquement à l’excuse après avoir involontairement bousculé un passant revêt un caractère de transgression. Le silence de l’agression fuyante est ainsi l’envers monstrueux de la politesse qui exige qu’on n’impose pas son corps à l’espace commun. Le butsukari est l’évanouissante ombre portée de l’union vagabonde ; despotiquement, il commence brutalement le rapport contraint et engendre la honte nerveuse solidaire de l’interdit. L’acte par lequel le butsukari-otoko bouscule fébrilement une personne revêt une signification oblique, qui rend le geste scandaleusement ambigu : en le sollicitant ainsi, il conteste le lieu même de quelqu’un, son autonomie, a fortiori dans une foule compacte, son droit d’être (plutôt que d’occuper) un espace singulier. La bousculade remet en cause et inquiète la spatialité, le réel spacieux de l’existant. La masse involontairement formée, elle-même ambivalente, nie les contours-quelqu’un et rend possible le contact à la dérobée, sans l’autoriser ; l’approche de l’homme perdu dans la masse, mouvement instantané et retiré à la manière d’une pointe, condense la violence extrême qui est la prise de possession d’autrui, le viol psychophysique. La rencontre imposée doit cependant rester une esquisse, c’est-à-dire une euphémisation menaçante. La lâcheté ne suffit pas à expliquer un tel comportement ; il est dicté par une métaphysique sociale.
Toute misère particulière dépend d’une misère générale. Néanmoins, chaque phénomène essentiellement triste obéit à un rythme du sens commun, un tourbillon dans le cours social, qui est une spirale et un tourment diffus, une géométrie affective. La violence diminutive du butsukari urbain est donc celle d’un effet de retrait : le bousculé est laissé à l’inquiétude de sa découpe propre dans l’espace commun, inspect ou épaisseur dessinée que sa silhouette signifie et justifie. Le décret d’autonomie, l’exigence du respect de l’existence de chacun sont refusés par une offense qui se rêve sans violence et s’imagine en paix éclair, abord immatériel, signal discret. Pur fantasme d’apparition-disparition, d’acte personnel-impersonnel dans la foule, et que la foule devenue masse permet en violentant déjà le lieu singulier de chacun. L’agression sur le champ livre le bousculé à la mémoire, à l’héritage de son vacillement corps et âme, comme si le fait de chanceler entre tous devait mener l’agressé à reconnaître qu’il n’a aucune raison de trouver place sur l’étendue terrestre. Exister, c’est vivre en tant que lieu à la fois reconnu et mobile. Le bousculeur est un praticien du multiple, qui abuse du nombre ; son but est au fond celui de l’individu qui convoite l’anneau de Gygès, c’est-à-dire le don d’invisibilité, la toute-puissance qui triomphe de la pluralité et de l’indépendance des existences (Platon, République, II, 359b-360d). Dans ce cas, l’esquisse de violence est une bombe à retardement sociale, qui implique la réduction de l’espace à un vide disponible. Le déni du nombre plusieurs, de la vie au milieu des autres, est son essence.
Ce fascinant condensé de drames que forme toute société, et que forme spécialement le Japon, trouve en Mishima un révélateur tragique et un grand symptôme. Fasciné par les arts martiaux, il a de loin en loin, parallèlement, pensé les antinomies du contact. Entre le culte du corps et le souci de l’intellect, le sens de la beauté, du soleil, et la tentation de la mort, de l’acier qui plonge dans la nuit et nie le corps individuel, le suicide est devenu l’éclatante solution du « marin rejeté par la mer » pour entrer en contact avec soi et résoudre les tensions avec le dehors. Si le corps devient une armature pour lutter martialement contre le pouvoir corrosif des mots que crée la société contradictoire, alors le corps combat le lien et se tourne contre lui-même comme s’il venait à sa rencontre en un déni ambivalent. La silhouette cultivée (l’esprit se musclant) se représente, montre publiquement un geste circulaire et se livre encore à l’interprétation, c’est-à-dire au langage. On n’en sort pas. La beauté est un pavillon d’or, et qu’elle soit beauté de l’autre ou beauté de soi, elle attire, humilie, rend à l’espace commun. Selon Mishima, elle semble interdire à qui la considère de vivre librement ; cette offense à la liberté de l’attiré, qu’inflige la simple existence d’autrui, aboutit au fantasme du contrôle des destins individuels, à la milice privée du corps combattant. S’il se projette dans le corps du saint Sébastien de Guido Reni, beau, vulnérable et extatiquement disponible, c’est pour s’offrir à l’impersonnel, à la vie générale. L’existence du corps particulier heurte paradoxalement l’harmonie des interactions ; elle touche et blesse la retenue, la rétention dans un lieu sans désir. La collision est recherchée, contre le douloureux aveuglement du besoin de rapprochement.
Suivant le premier rituel du sumotori, qui pousse l’adversaire en le percutant du plat de la main (à la limite du coup), la percussion définit le degré de résistance mutuelle. Au judo, l’entrée de tori au contact du corps d’uke dépend, non d’un coup de repoussée, mais du tsukuri, de l’entrée précise auprès du partenaire avant le déséquilibre (kuzushi), entrée que le sumo autorise secondairement. L’expérience de la précision de la relation corporelle avec la force d’autrui, c’est l’expérience d’une entrée dans son espace en éprouvant la résistance rencontrée, qui fonde un ajustement de son propre mouvement au contact du partenaire mobile. C’est un accès à la zone physique commune sans se jeter, un sentiment du lieu résistant d’autrui comme tel et sa considération spacieuse.
Dans la fiction sportive poussée au bord du réel, mais réellement, le coup porté, boxe ou escrime, n’est pas seulement une attaque au corps adverse. Il s’accomplit lorsque le corps de quelqu’un occupe exactement l’espace ouvert par le mouvement d’un autre. De cette chorégraphie musculaire, le bousculeur furtif est la négation aveugle et la parodie éperdue, la destruction de l’idéal et de sa présence. Le butsukari mène au seppuku solitaire, à l’escamotage de soi par soi après la négation d’autrui. La présence physique se supprime (l’engloutissement dans la marée humaine est une métaphore) pour s’affirmer et sortir de son esseulement. En tant qu’inversement il rend toujours un culte au moi (appartiendrait-il à un « collectif ») et déclare son épiphanie, son épanouissement lumineux, le sport est-il autre chose que la guerre continuée par d’autres moyens ? Quand l’art martial devient le sujet du conflit, l’idéal vénéré à son tour est combattu à mort. Le Soleil devient Acier, agent de la Nuit. Si, en 1914, avant les efforts désespérés de Mishima, Sōseki se sentit contraint à des contorsions théoriques à propos de « son » individualisme, c’était à la fois que l’adhésion à la vie générale et anonyme n’allait plus de soi et que l’individualisme en tant que tel, reprenant certaines valeurs du consentement au commun, tout de suite fut exposé à sa perversion. Le problème de l’individualisme se résumait au besoin de dire ce qui aurait dû aller de soi : « respecter l’existence d’autrui en même temps que respecter sa propre existence. » La « liberté suffisante pour que je puisse me tourner vers la gauche et vous vers la droite » posait déjà difficulté. Par conséquent, « la prétention égoïste à imposer aux autres sa propre personne » était déjà répandue, dont le butsukari contemporain est un épiphénomène intéressant, une descendance délétère. Celui-ci témoigne d’une profonde indifférence aux possibles élans partagés d’une foule qui contient des existants à part entière, et il réalise dans une éclipse blessante la misère abyssale de l’individualisme ; Sōseki ne fit qu’un effort inutile pour sauver un mot où rien d’essentiel à la solitude communicable, à la singularité peuplée de tout effort de développement et de rencontre, ne pouvait renvoyer foncièrement à une modalité d’existence politique.
