APPARITIONS - 43 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 43 par Philippe Beck

Apparition 43. Prosopographie.

 

Dans un essai consacré au Vathek de Beckford (1943, repris en 1952 dans ses Enquêtes), Borges écrit ceci : « Tant la réalité est complexe, tant l’histoire est fragmentaire et simplifiée, qu’un observateur omniscient pourrait rédiger un nombre indéfini, et presque infini, de biographies d’un même homme, qui mettraient chacune en valeur un groupe de faits indépendant, et dont il nous faudrait lire un grand nombre avant de comprendre qu’il est question d’un personnage unique. » Il n’est peut-être pas de meilleure introduction à la notion de prosopographie, dont cette description de la biographie individuelle multiple offre le reflet inversé. Lawrence Stone définit la prosopographie de la manière suivante : c’est l’étude des caractéristiques communes d’un groupe d’acteurs historiques, de personnages à travers l’étude collective de leurs vies. Là où la biographie traditionnelle cherche à dégager la singularité d’une vie surgissant dans une époque et à réduire le multiple des possibles descriptions « d’un personnage unique », la comparaison des provenances, des trajets, des fonctions etc. de certains individus dans une société donnée fait, quant à elle, apparaître des phénomènes invisibles à la biographie isolée ou biographie réductrice. À partir de traces fragmentaires, elle met au jour les individus, les visages et les rôles particuliers d’un milieu social. La prosopographie est une reconstitution. La réalité qu’évoque Borges renvoie à sa manière à l’existence d’un « homme sans qualité », cet être sans propriété caractéristique et qui ne doit pas être essentialisé, dont le chapitre 39 du roman de Musil (1930-1932) résume de manière saisissante la condition : « Un homme sans qualités est constitué de qualités sans homme ». L’homme sans qualités n’est pas un homme qui n’aurait aucun attribut, aucune disposition etc. Il est fait de qualités qui ne sont plus assignées à l’unité substantielle, stable et personnelle, d’une entité susceptible d’être connue comme un « homme ». Au chapitre 17, Ulrich pense que « toutes les qualités que l’humanité a jamais extériorisées reposent, assez près les unes des autres, dans l’esprit de chaque homme ». Les qualités ne sont donc pas des essences individuelles ; elles constituent des possibilités humaines multiples, impersonnelles, disponibles en chacun. L’homme sans qualités est l’homme du possible et ne se laisse pas enclore dans les déterminations que le réel social lui attribue. Le « sens du possible », c’est « la faculté de penser tout ce qui pourrait être « aussi bien », et de ne pas accorder plus d’importance à ce qui est qu’à ce qui n’est pas » (chapitre 4). Musil pense les qualités comme des relations et non comme les propriétés d’un individu : « la valeur des œuvres dépend des circonstances historiques et la valeur des hommes de l’habileté psychotechnique avec laquelle on met à profit leurs qualités. » (chapitre 10). Le quelqu’un-fonction est l’époque même en sa force impersonnelle.

Les qualités-relations de chacun, entendues comme attributs socio-biographiques, forment l’objet exact de la prosopographie, si bien que la biographie multiple de quelqu’un devient la biographie de l’époque en quelqu’un, plutôt que la biographie de quelqu’un dans l’époque. Cet aspect n’est pas radicalement considéré par Borges, qui évoque le dédale de la vie individuelle comme vie abyssale. Or, l’abîme à considérer, c’est l’histoire collective. Le cas de Menocchio, le meunier frioulan étudié par Carlo Ginzburg dans Le Fromage et les Vers (1976), est probablement le parallèle le plus important avec Pinagot. Les « petites gens » ne sont pas retrouvées par hasard dans les archives. L’individu obscur, qui n’a laissé qu’une trace documentaire limitée, devient le centre d’une histoire qui remet en cause les généralités de l’histoire sociale. Le meunier né en 1532 et arrêté en 1583 par l’Inquisition pour avoir tenu publiquement des propos jugés hérétiques, est connu par les minutes du procès inquisitorial. Ginzburg reconstitue les représentations cosmologiques et religieuses de Domenico Scandella à partir des interrogatoires, où se déploie une conception matérialiste de la création. Selon Scandella alias Menocchio, au commencement était une masse indifférenciée, comparable au fromage, dans laquelle apparurent des vers (les anges), de la même façon que les vers naissent dans le fromage. La question que pose l’historien est la suivante : Comment un meunier en principe non lettré du XVIe siècle peut-il élaborer une telle cosmologie ? Au lieu de ramener une personnalité excentrique au centre dont elle s’éloignerait supposément mais qu’elle représenterait tout de même, à savoir la culture populaire, la perspective est inverse : Menocchio résiste au collectif qu’il éclaire cependant. L’histoire sociale qui part d’une catégorie sociale (« les paysans du Frioul au XVIe siècle ») en déduit des comportements individuels. Menocchio révèle une relation circulaire entre la culture savante et la culture populaire de son temps ; grâce à l’imprimerie, il connaît la Bible, le Décaméron notamment et reçoit activement cette culture écrite, en la filtrant de sa culture orale et paysanne ; il prélève des fragments pour les combiner en les transformant et remet au jour un substrat de croyances paysannes enfouies. Son hérésie est réprimée et l’époque l’exécute en 1599 ; l’ouverture du possible, qu’il signe, est en même temps contrôlée. Ginzburg n’écrit pas la biographie d’un meunier, mais celle d’un homme du peuple, qui lit et qui agit sur la culture.

La prosopographie désingularise méthodiquement les cas pour les rendre analogues ; ils l’intéressent dans la mesure où l’individu possède des propriétés comparables (origine, carrière, fonction ou « masque social »…). C’est à partir de ces propriétés générales que la singularité peut apparaître. Pour Ginzburg, la singularité comme telle, la configuration singulière de la pensée d’un meunier, traduit l’époque et la rend perceptible. Il rend comparable l’incomparable sans le réduire. Ce n’est pas que la prosopographie collective s’oppose absolument à la microhistoire individuelle, mais dans la première la singularité est seulement une unité comparative et non un point d’appui éclairant comme tel. Menocchio n’est pas un échantillon de la paysannerie italienne. Il est, en un sens, incomparable, unique, et nous ouvre pourtant à son époque, à son labyrinthe culturel, qui le traverse de part en part. Mais Borges avait déjà senti l’enjeu profond de l’impossibilité de réduire quelqu’un à une biographie unifiée ; les treize mille faits d’une vie doivent se distribuer en séries différentes. La biographie est une construction. Telle vie sera lue en ses dimensions variables (économique, psychiatrique, militaire etc.) ; c’est une pluralité de découpages. Seule manque encore la révélation d’un monde historique commun à partir de ses décompositions intensives et ses fragmentations singulières.

Comment ce monde de tous est-il un monde de personnes ? Dans Do Kamo. La personne et le mythe dans le monde mélanésien (1947), Maurice Leenhardt montre que la notion occidentale de « personne » ne peut être projetée sur la société kanak. Ce qui nous paraît constituer l’individu autonome – un « moi » possédant une identité propre – n’est pas organisé de la même manière. L’être humain kanak est pensé à travers les relations qui le constituent, l’environnement qui le rattache aux autres êtres, aux ancêtres, aux éléments naturels et aux puissances qui participent à son existence. La personne n’est pas une substance intérieure ; c’est un nœud de relations et de participations. Le visage de quelqu’un est une relation ; il se présente à un autre visage comme l’indice d’un rôle : la personne n’est pas nécessairement ce qui se trouve derrière les apparences comme un noyau intérieur derrière une coquille. Elle est ce qui apparaît dans un ensemble de rapports, de positions, de filiations, de lignées. La modestie de la prosopographie fait écho à cette idée des personnes que révèlent en apparence froidement les documents qui précisent les actes, les professions, les alliances, les déplacements, parentés et ainsi de suite. Ces données ne donnent jamais accès à une « personne » intérieure. Elles indiquent des situations reliées. Il n’y a pas d’individu à découvrir derrière les documents ; la personne est reconstruite à partir du réseau d’attaches dans lequel les documents la font apparaître.