APPARITIONS - 48 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 48 par Philippe Beck

48. Iris en l’air.

 

 

Dans la Satire IX, « À son esprit », Boileau se demande :

 

« Faudra-t-il de sens froid, et sans être amoureux,
Pour quelque Iris en l’air faire le langoureux ;
Lui prodiguer les noms de Soleil et d’Aurore,
Et, toujours bien mangeant, mourir par métaphore ? »

 

C’est la cinglante ironie d’une pensée, l’esprit se parlant (« C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler »), une réflexion donc, la notion d’un éventuel cœur mort et plumitif qui, en guise de « libres caprices », risque de se livrer à des « jeux criminels ». Ou plus exactement aussi : c’est le soupçon que la littérature peut bien être un élan abstrait, en pure perte, tendu vers un mirage. C’est une mortification figurée, l’inverse d’une consomption, d’une élégie. Faussement mourir, c’est l’acte d’un esprit fossile, d’un écolier soumis au réfectoire. L’adresse à une aimée fictive (une Béatrice-Destruction), la convention lyrique devenue prétexte à musique vaine, à « bagatelles sonores » plutôt qu’aux incidences d’une hache-harpe, sont satirisées comme mort imaginaire et fantaisie factice d’un mort-vivant, dont le destin donne à réfléchir. (Il n’est pas enviable.) Le mort, c’est le poète inexistant, enflé d’artifices, qui ne renvoie à rien, à du vent transmis, à de l’air brassé en vain, creux comme l’Iris maniérée d’un chant galant convenu. La Fontaine évoque également ce personnage-type dans « Le Berger et son troupeau » (IX,19) :

 

« Iris, je vous louerais ; il n’est que trop aisé :
Mais vous avez cent fois notre encens refusé
En cela peu semblable au reste des mortelles. »

 

L’encens de la célébration à l’Aimée Lointaine, et pourtant mortelle comme la modèle du Portrait Ovale d’Edgar Poe, c’est la dédicace à une Épure adorable ; il est justement refusé comme un parfum captieux qui doit cacher les miasmes du néant, la violence infinie du vide. Boileau, « petit ruisseau bien campé », aime cependant l’ode qui « vante un baiser cueilli sur les lèvres d’Iris. » L’Iris en l’air est autre chose. La dame qui flotte dans l’espace comme un château inventé justifie un « sens froid » qui peut seulement figer l’expression ; l’exprimant doit se demander s’il est inerte même en faisant semblant de vivre et d’animer, de faire battre un cœur, croyant mimer le sentiment alors qu’il obéit au « zèle de l’égaré » (Herder). La messagère des dieux, associée à l’arc-en-ciel, colore la lumière de sa grâce mais l’écriture risque de la déserter. Ce n’est pas la faute d’une femme de papier, plutôt celle d’un poète inconscient de ne rien dire et de dessiner un être à l’encre sympathique. Si l’aimée est une « impossibilité dorée » (Emerson), tout est encore vivant : l’or d’une métaphore désigne une impossibilité réelle (la conformité d’une idée avec une silhouette rencontrée, qui vibre dans le désir de la mémoire). Si l’impossible est seulement habillé d’une image de convention, l’image-rose ou -aurore etc., alors la force expressive est détruite ; c’est une construction qui distrait le néant, comme ces châteaux forts perdus dont parle Hülsen dans une lettre de 1792 : « Le ciel nous garde de voir reconstruire les vieux châteaux forts. Plutôt que de voir ramener ces temps révolus, je voudrais que cette cohue que l’on nomme le peuple nous assommât tous, nous autres érudits et chevaliers, parce que c’est sur sa seule misère que nous fondons notre grandeur et notre excellence. » La culture, entre feu de paille et feu de poutre, étincelle de transformation et flambée d’illusion, fait de l’esprit du temps un roi sourd et volubile, pareil au rhéteur qui dépeint l’élan du cœur dont il conserve un lointain souvenir ; sa nostalgie est de poussière et de sable rude, où ne résonnent plus les passions de l’océan. Et cependant : il garde, à portée de main, ce coquillage qu’est la métaphore la plus ridicule, il la pose contre son oreille et écoute ses propres murmures grâce à l’homme du monde, qui consent encore à parler. Il y a, dans le grand nombre, non protégé par les remparts d’Amphion, une courtoisie rêveuse, un chant imagé ou sans image, une chaleur qui sera disponible tant qu’il parlera. Car c’est bien lui le poète, l’Orphée aux membres dissociés.  Si « l’ignorant est le pain que mange le savant » (Victor Hugo), il n’en reste pas moins que le savant est mangé par le peuple : et le peuple, qui se cherche, est alors le suprême savant, le grand amoureux à terre, le terrien incapable de vivre « par métaphore ». Si on lautréamontait Baudelaire, on pourrait dire : « Appauvrissons les assommeurs. » Manger : non pas tuer, mais aspirer l’érudition de l’air, le savoir de tous dans la science de quelques-uns, et la répandre sur terre. Appauvrir : rapporter les assommants (les assommoirs-discours) à leur essentielle et commune pauvreté, aux faibles moyens dont ils disposent pour exister. Le sens froid qui trahit la foule qui écrit trahit la naissance des images. Rêver de roses poussant sur un nuage, c’est les rêver splendides à l’abri d’un canon. Ce sont des roses alcooliques.