JOURNAL 2026, (extrait 3) par Christian Prigent

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

JOURNAL 2026, (extrait 3) par Christian Prigent

02/03  [le soir tombe]

 

Dans mon rêve de la nuit, ma grand-mère Louise Lucas, en chapeau à voilette, riait dans mon dos que je ne la voie pas (je contemplais au mur du cinéma Splendid une affiche de film, alléchante sûrement, l’image excluait tout le monde autour).

 

Relu du coup ce matin la fin de Grand-mère Quéquette.

 

C’est est un long thrène conjuratoire (adieu, chagrins ! au trou, les lutins funestes !) ralenti par la volonté de retarder l’échéance du récit (mort de la grand-mère, soleil couchant, nuit, épilogue du livre) et d’éviter le plus longtemps possible ce moment de vacuité dépressive qui suit, bien souvent, en tout cas pour moi, la fin de l’écriture d’un livre.

Mais je me souviens à quel point écrire ce chapitre, en longues séances, chaque jour, dans ma solitude percheronne, me plongeait non du tout dans la souffrance du deuil mais dans une sorte de recueillement, lustral, presque une eau de baptême. Aucune nostalgie amère : juste la ferveur et la joie ébahie d’écrire dans cette ferveur, dans cette aisance à la fois concentrée et légère, inéluctablement aspiré par l’imminence du terme.

 

Un soir de 2004, peu après la parution du livre, je lis ces pages dans le petit jardin intérieur du Musée Zadkine à Paris. Le soir tombe à mesure que je vais vers la fin du texte et cette coïncidence est si poignante pour moi qu’une fois la lecture finie et la nuit devenue noire je me jette dans les bras de Paul Otchakovsky qui s’avance pour me congratuler et que tous les deux, si pudiques de sentiment,  nous restons tout d’un coup cois, comme interdits, étranglés.

 

*

 

08/03 [Chino lyrique banal (chanson)]

 

au fond de mes yeux en face des trous

les filles mortifiées des genoux

sont comme des berlingots qui

fondent en eau de mélancolie 

 

mes filles mes sœurs aux rus vos pipis

pour moi jamais ne seront taris

 

il fait toujours beau dans ce temps passé

vite à l’as hélas mais zéro déboire

n’emmerdera de moche ma mémoire

 l’herbe seule y pousse et les baisers

 

mes filles mes sœurs aux rus vos pipis

pour moi jamais ne seront taris

 

mais à l’horizon : les buées du tracas 

après les vaches aux yeux de Nausicaa

et bientôt va lécher la plage

beige et bleue la mer effaceuse d’images

 

mais jamais aux rus les pipis

des infantes ne seront taris

 

*

 

13/03 [frères d’armes]

 

Jean-Marie Gleize est mort hier. Quand nous nous voyions (rarement), il me disait avec un sourire à la fois ému et amusé, que nous étions des frères — précisant à l’occasion : des frères d’armes.

Long parcours parallèle, en effet, et tant de combats en formations alliées depuis les années Tel Quel et notre prédilection commune pour l’œuvre de Ponge et pour celle de Denis Roche.

Parallélisme de démarche et connivences de perspectives théoriques. Toujours à distance, cependant. Distance parfois grande, grevée de méfiances : « l’objectivisme » de Jean-Marie d’un côté, le « carnavalesque » façon TXT de l’autre, ce sont deux mondes, peu portés à se rencontrer, presque antagonistes.

L’historiographie accentue toujours ces antagonismes (ainsi se dessinent plus nettement les paysages, les champs de bataille). Mais ils existaient, de fait. Ni Jean-Marie ni moi ne les sous-estimions, ne les taisions. Ça a rendu parfois l’amitié peu aisée, lointaine. Ça a fait trop rares, surtout, les preuves qu’elle aurait pu donner d’elle-même.

Mais peu importe (ou bien c’est cela même qui rendait l’amitié désirable et fidèle ?). J’aimais Jean-Marie fraternellement, affectueusement. J’étais admiratif de tout son travail de théoricien et de critique. Mon scepticisme ou mon incompréhension devant ses écrits « poétiques » me désolait moi plus qu’elle ne le chagrinait lui. Ce n’a jamais été une raison de se faire la gueule. C’en a été une, aux environs, pour quelques disciples un peu énervés ; et pour les cartographes du paysage théorico-poétique de l’époque. Mais Jean-Marie et moi nous avions plutôt tendance à en sourire. C’est ce sourire qu’aujourd’hui je retiens.

 

*

20/03 [retour au lopin]

 

tiens le non stop rongeant lapin

il a bouffé les lupins nains ah

que marâtre est la nature arrache

l’iris ébréché s’il crache un

bleu rose ecchymose eh

oui c’est sous peu soupe âcre au pied

 

mon dieu les fleurs aussi meurent moches

et toi ça te pourrit djà le pué

de toi H.S pas qu’au croupi des poches

quand elles te soupirent sous le nez

 

*

 

23/03 [vers la fin]

 

Je relis le texte d’Adorno sur « le style tardif de Beethoven » (dans Moments musicaux) : très acéré, sèchement juste, empathique.

Adorno pointe dans les œuvres tardives des créateurs un mélange d’inexpressivité (de mise à distance de la subjectivité) et d’ultime audace formelle.

Quand le monde peu à peu s’en va (quoique ce soit nous, comme dit le poète, qui nous nous en allons) on ne peut plus en effet que saluer ce retrait — dans un mélange de fatigue résignée et de rage radieuse (de certitude d’en avoir été au point d’y laisser une sorte de trace).

D’où à la fois, dans les derniers feux d’expression, la « distance » apathique et la violence goguenarde du « sursaut » (l’absence de « précaution », de tactique, de calcul des réactions).

 

 

*

 

28/03 [maïs le Hun]

 

Vélo dans la campagne, pas loin de Saint-Brieuc, on longe longtemps, et sans peu d’espoir de variantes, les parcelles démesurées où dans quelques mois plastronnera le maïs chimiquement gavé et plus vorace en eau qu’aucune autre culture.

Je rumine ma vieille rancœur. Quel déluge mauvais, ces grains que l’envahisseur fit dans les années 60 pleuvoir sur les bocages brutalement remembrés, aplatis, écorchés ! Haies rasées, chemins creux comblés, adieu les bestioles des talus. Après, le bivouac de l’armée noire, l'occupation exterminante.

Je regarde les jeunes pousses, à peine émergées, mine de rien proliférer. Elles font encore leurs gentilles. Mais dans peu de mois l’immense moutonnement en uniforme vert troufion ira de ces cannes enrubannées saturer l’espace jusqu’au plus loin de l’horizon.

Le maïs, ici, ce fut un Hun, l’Attila des campagnes dépecées, le massacreur des orges, seigles et sarrasins. Enfant, j’ignorais ses hordes, elles régnaient ailleurs. Adulte, sur le ton de la farce, j’en ai, dans un livre, appelé au sanglier du maquis, le résistant, le vengeur : qu’il y fouisse et ravage. Et qu’on renvoie à de lointains Mexiques les rescapés du carnage.

Je n’oserais plus, maintenant : on voit trop, horresco referens !, vers quelle dérive allégorique on pourrait politiquement pousser ces exaspérations nostalgiques.

Et pourtant…

 

N.N.O l’armée des maïs casques

plumets hallebardes déboule ça

périra raphia sur des brûlis ouf

 

mais là leurs sexes sont bandés sous

jupe hypocrite il jouit

de l’épi le Hun des lopins l’ange

exterminateur l’Attila des seigles

 

sangliers du maquis sapeurs

à crins durs haro ! qu’y forent

vos faims la mort et qu’on

reconfine aux mesas l’intrus

 

*

 

29/03 [l’intelligence en douce]

 

Je lis Surtitres (APPX), de Joseph Mouton. C’est un mime moqueur de Journal : une chronique un peu égarée, délibérément déceptive, de la petite vie à la fois quotidienne et pensive de quelques couples d’intellectuels en villégiature estivale.
On voit passer des noms prestigieux (Lacan, Althusser, Deleuze…) et les thèmes de discussion qui, venus d’eux, occupent des repas. Quelques inquiétudes, aussi, quant au sens même de ce qu’écrivant  (puisque on écrit) on tente. Mais ces noms et ces thèmes courent sur un plan peu valorisé par rapport à celui des ennuis domestiques, des pannes de voiture et des petits démêlés conjugaux.
L’ironie domine. Mais jamais aigre. Auto-ironie, surtout : l’auteur ne s’épargne pas, c’est même lui qui prend la plupart des coups. Dans cette distance fragilisante, un peu de pensée se constitue, rampante, sinuant sous l’anecdote ostensiblement nulle. Une sorte de flottement acéré (quel oxymore !) de l’intelligence pousse mine de rien jusqu’au point (au point de quotidien rétif) où elle se reconnaît comme défaite amusée d’elle-même — et fait de cette reconnaissance effet de vérité.
Cette vérité éclaire assez durement, quoique en toute légèreté, la perversité banale des tractations que bricolent les « héros », nos semblables, nos frères, pour traverser sans trop perdre pied le monde altier de la philosophie comme celui, trivial, des anicroches du réel.

 

 

 

*

30/03 [digression Balzac, encore]

 

A force d’essayer de mouliner fin des poésies de prétexte mince (rien que quelques paysages, souvent vus à travers les loupes lointaines de l’adolescence et donc un peu brouillés par la distance), il arrive qu’il n'en reste que poudre et que cette farine vous file entre les doigts : pffuitt !

 

Plus qu’à se reposer sur quelques travaux plus sensés (= tenir un journal, etc), qui distraient, font digression.

Ou à lire.

De préférence du qui n’a rien à voir avec le chantier d’écriture en cours.

 

Balzac, par exemple (pour… changer !).

Cette fois, au hasard (mais selon un premier critère : jamais lu ; un deuxième : pas trop long) : Les Secrets de la princesse de Cadignan.

Une dame cherche à prendre dans les filets de son charme un pauvre poète rugueux et sincère.

Que de manigances « féminines » ! que de « roueries » mondaines !

Ça ferait peur, pour un peu.

À qui ? Au pauvre homme qu’on est.

Pire : à l’homme écrivain, à la sorte d'innocent Daniel d’Arthez jeté par lui-même dans la fosse aux lionnes.

On tremble dans la peau de l’amoureux chronique qu’on est à ce titre (c’est ce que suggère Balzac).

 

Mais Balzac rit, aussi : s’amuse si manifestement, à tisser les fils de la rouerie. Et quelque méchanceté tortueuse qu’il attribue aux deux dames (Princesse et Marquise, toutes deux ogresses et exquises) il ne peut faire qu’il ne les aime, qu’elles l’attendrissent. D’où que ça ne peut que finir bien, en définitive (surprise ! surprise !) ce marivaudage cruel.

 

C’est le cas : ouf !

 

Et puis, comment ne pas aimer (quelle phrase !) ce mélange furieusement balzacien de psychologie romantisée et de retour de feu du trivial : « cette femme souffrait dans son cœur et suait dans sa robe ». Et comment ne pas voir, cette phrase une fois écrite, le sourire (la bonne blague !) venir sur le visage espiègle d’Honoré.