Elke de Rijke - Paridisiaca par Philippe Di Meo

Les Parutions

9 avr.
2026

Elke de Rijke - Paridisiaca par Philippe Di Meo

Elke de Rijke - Paridisiaca

 

Crible et ravaudages

 

 

         Qu’on ne s’y méprenne pas, dans son nouveau recueil, Elke de Rijke ne met pas ses pas dans ceux des lakistes historiques anglais. Elle n’évoque pas le Northumberland mais le lac de Constance. Le regard qu’elle jette sur le plan d’eau lacustre et ses environs n’est nullement romantique. Sa poésie entend plutôt décrire le lieu élu dans ses multiples résonances : géographiques, géologiques, sociales, artistiques, historiques et autres. Ad libitum. Sans pour autant s’exclure du tableau car elle ouvre de surcroît à une analyse de ses sentiments. De ses sentiments au lieu. De sorte qu’elle s’interroge plutôt sur la manière de représenter un espace circonscrit.

Nous retrouvons ici l’interrogation qui fut celle de Jean-Charles Depaule dans son Opéra Cheval (Fourbis, 1993) attaché à nous détailler le célèbre « Palais » du Facteur Cheval. Un chef-d’œuvre qu’on aimerait savoir réédité, soit dit en passant.

La forme choisie emprunte à l’opéra. Son lyrisme second, réel et métaphorique, est donc dévolu à un genre inspiré de la tradition musicale plutôt que déduit d’une mémoire strictement poétique. Mais, serpent se mordant la queue, ledit genre est lui-même, dès l’origine, sous l’emprise de la poésie. Pareil parti pris nous vaut ainsi treize scènes, actes, ou tableaux. Les uns et les autres s’accompagnent d’une muette musique finement allusive laissée à l’imagination du lecteur. Sous l’élégant pianissimo de l’expression, son bruissement est néanmoins omniprésent en sourdine. Une musique présente in absentia allant s’interrompant de place en place pour se continuer et se disperser en éclats poétiques feutrés. Chaque poème est alors senti comme une unité régulière par-delà son disparate et son morcellement. Tous ces lambeaux confluent vers un centre moins obscur qu’il n’y paraît au premier abord : le lac dans tous ses états. Justement. 

Le lac de Constance se profile comme une vaste accumulation de « personnages » dont, à l’instar des livrets d’opéra, la liste est dûment fournie en tête du recueil : « les amants », « l’âme », « Joseph Anton Feuchtmayer », les « lac prémonitoire », « les cartes postales », « la maison sur le dépliant », etc., etc. Deux pleines pages. Comme autant de lieux pertinents du lieu. De figures poétisées et poétisantes. Subjectives et objectives. La dispersion des poèmes y reconnaît, comme il se doit, un faufil intermittent. Autrement dit, une manière d’organisme facetté diffractant sa lumière sur autant de surfaces articulées, elles-mêmes réfléchies dans le miroir de l’écriture. Car comment représenter un si vaste ensemble tout à la fois dépareillé et homogène sinon à travers sa fragmentation tendanciellement kaléidoscopique ? D’autant qu’en pareil cas, dire fragment c’est dire mouvement. Dans un protocole de cet acabit, la partie décompose quand la succession recompose. Tel est l’amble du phrasé auquel nous sommes sans répit confrontés.

Chaque poème commence par une minuscule. Chacun offre une ponctuation économe, souvent personnelle. Si l’absence d’initiale majuscule égare l’origine de la moindre parole, un point en borne l’extension pour, crible et ravaudages, néanmoins lui attribuer son statut de parcelle verbale d’un plus vaste appareil. Et, dans le même temps, comment ne pas le relever ? le point n’est pas toujours accolé au mot, un intervalle l’en sépare, comme si la phrase pouvait encore accueillir un inexprimé, comme si une chance était laissée à l’événement, au fortuit, à l’incident, au repentir. En revanche, nous ne rencontrons jamais de point final après le dernier mot du dernier vers d’un poème. C’est une façon de nous dire que chaque poème se continue dans tous les autres comme en éventail, en carte pliée à déplier ou comme chez un certain Zanzotto (cité ne note) en surimpression*.

Cette brassée de poèmes multicolores d’une forme rigoureuse mais souple s’assortit en outre de notes prolongeant le discours poétique vers ses racines et ses ramifications.

Nous comprenons alors que nous sommes bien en présence d’une construction unitaire dont la discontinuité apparente se profile comme une autre forme de continuité. Une continuité symbolique plutôt que narrative. Une sorte de marelle peut-être. Ou de mosaïque dont chaque poème est, d’aplat en apposition, la tesselle.

De pièce en pièce, de proximité en distance, le ton est d’une facette à l’autre remarquablement uni en dépit de la discordance discursive de chacune d’entre elles. Cela même si les poèmes cristallisent et reflètent des réalités fort diverses : souvenirs littéraires, art baroque, légendes sécrétées par le lac d’hier et d’aujourd’hui, aperçus historiques, marionnettes caractéristiques, horloges, volets, tarots, personnalités locales, flirts et amourettes… La liste fournie fourmille de qualités et d’attributs à ce point sédimentés que leur travail mort nourrit évidemment la vie qui les suppose.

Un tel chatoyant tourbillon divisé en unités poétiques homogènes successives dûment parées d’un titre s’accompagne toujours d’une chute finale. Citons un exemple :

RÉVEIL INATTENDU

splendeur enivrante de tes stucs . Vous battez

         affectueusement mes joues .

              immense ton règne ce matin entre

                   Bodman et Mariensclücht .

 

                que seules les tours transpercent 

 

                                     le lac

                          près de Sipplingen

autre exemple :

                  POUR NOUS PENSER

        

pensée fierté. Puis action.  Puis fleurs successives

nous fusons à bourgeons enrobés / pour nous épanouir

sous le clocher

 

nos calices voûtent leurs voix chuchotent

rubis, rubis, rubis

 

                      les glaïeuls rouges

         De sorte qu’une osmose s’établit entre la cartographe et le cartographié. Dans ce processus, le soi entend se dire dans l’autre et le moi s’envisager comme une manière de mise à distance ou d’altérité. Une projection tout aussi bien. Les espaces et les temps représentés s’estompent en décalques synaptiques d’une psyché travestie en lieux pour finalement composer le portrait arcimboldien de l’auteur.

Dans ce jeu stylistique, les mots changent de caractères pour passer de romains en italiques. La discontinuité typographique situe alors l’énoncé de bas de page à une certaine distance du poème pour lui conférer du même coup une valeur de phylactère. De légende. De commentaire. De vérité un tant soit peu oraculaire ou héraldique aussi.

Aussitôt lue, la chute se change aussitôt en titre inversé. Et le titre inversé replace instantanément chaque pièce poétique dans la série à laquelle elle appartient. La dispersion thématique induite par la démesure de l’objet pris en compte, le lac de Constance sous (presque) tous ses aspects se trouve ainsi d’emblée amendée par sa discrète classification onirique récapitulative implicite. Comme dans une sorte d’herbier mentalisé. L’étagement du recueil en classes consanguines résorbe l’hétérogénéité apparente de la trame dans une unité adamantine. La construction poétique y réverbère sobrement sa cohérence. Et sa splendeur.

 
* Cf. Andrea Zanzotto, Vocatif suivi de Surimpressions, Maurice Nadeau, Paris, 2016.
Retour à la liste des Parutions de sitaudis