Elsa Morante, une vie pour la littérature de René de Ceccaty par Philippe Di Meo

Les Parutions

03 mai
2018

Elsa Morante, une vie pour la littérature de René de Ceccaty par Philippe Di Meo

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Le genre biographique, « l’homme (la femme) et l’œuvre », thème si cher à Taine mais si suspect pour la critique du jour et, René de Obaldia* en particulier, créateur du mot (et du concept) d’ « exobiographie » pour désigner tous ces faits essentiels mais impossibles à appréhender dans leur épaisseur et valeur intime qui feraient tout l’intérêt de ce type d’écriture pour la condamner à une « endobiographie » implicite [René de Obladia n’utilise pas ce mot ou terme mais le suggère]  : au « misérable tas de petits secrets » eux aussi cloués au pilori par toute une tradition.

Et pourtant le rapport de l’homme (de la femme) à l’œuvre s’avère aussi incontestable que nécessaire. Comment le nier ? Peut-être faut-il alors concevoir, la biographie comme une sorte de drague plongée dans l’océan d’un vécu et vouée à ne ramener à la surface qu’un nombre limité d’épaves d’interprétations diversement ardues dévolues à la sagacité du biographe. La mort a fait son œuvre et dissous le liant intime des items recensés non engloutis par le cimetière.

Dans le cas d’Elsa Morante, au-delà de ces remarques liminaires, il semblerait que le rapport s’inverse et que la vie attestée et conjecturée s’est ingéniée à imiter la littérature la plus romanesque. Qu’on en juge, comme ses frères et sœurs, le futur auteur, né le 18 août 1912 à Rome, dans le quartier du Testaccio, aujourd’hui à la mode, ne serait pas la fille de son père. Augusto Morante, dont l’écrivain porte le patronyme, un éducateur de jeunes délinquants ne serait pas le père génétique. Le vrai père serait Francesco Lo Monaco, un postier. Le premier aurait été un homosexuel. Curieusement, c’est lui qui aurait déniché un amant pour son épouse. Hypothèses et vérités désormais déportées sur les montagnes russes des dénégations, mensonges et autres invérifiables affabulations. Ainsi, Elsa serait-elle la seule de la fratrie a avoir été conçue par l’homme dont elle porte le nom.

L’œuvre imiterait-elle la littérature, si dès L’île d’Arthur (1957) le personnage du père n’est pas sans évoquer ces troubles et confuses circonstances et cela au moins jusqu’à Aracœli (1982) pour ne rien dire de L’Histoire (1974) ?

Quoi qu’il en soit, le père indigne et le père idéalisé se bousculeront tout au long de son œuvre.

La mère, Irma Poggibonsi, est une institutrice et une pédagogue juive qui s’occupa d’inculquer à domicile les humanités à sa fille jusqu’au seuil du secondaire. Davantage, elle encouragera très tôt sa fille à écrire des nouvelles et des récits. Certains prétendent qu’elle tenait la main de la toute jeune fille, d’autres qu’elle serait l’auteur d’une bonne part de ces écrits précoces. Qui tranchera ?

Incontestablement la jeune fille d’un milieu très « modeste » s’avère précoce. Elle a la chance d’évoluer dans un monde où la presse populaire intègre encore ce type d’écriture. Des exercices de jeunesse, toujours plus appliqués, à Mensonge et sortilège, son premier roman, qui paraît en 1948, il y un saut vertigineux. Il obtient le prix Viareggio partagé avec Aldo Palazzeschi pour I fratelli Cuccioli. Les manœuvres de couloir de l’éditeur et du mari, Alberto Moravia, ont facilité les choses. Mêmes mœurs en deçà et au-delà des Alpes, pourrait-on dire.

La critique se divise sur ce livre, là où certains exaltent un imaginaire foisonnant, les autres dénigrent une écriture purement « grammaticale », procédant du siècle précédent, et la lenteur inhabituelle de la narration (Calvino, Ginzburg). Ces deux points de vue coexisteront durablement.

Sa carrière lancée et bien lancée, Elsa Morante pourra bientôt vivre de sa plume mais aussi de l’extraordinaire générosité d’Alberto Moravia, rencontré en 1936 dont elle devient l’épouse en 1941. Elle peut dès lors entièrement se consacrer à son œuvre : quatre gros romans et cinq recueils de nouvelles, deux plaquettes de poèmes dont le célèbre « Le monde sauvé par les gamins. »

Comme d’autres, songeons à certains existentialistes bien de chez nous, le couple n’est pas fondé sur une exclusivité sexuelle réciproque. Fidèle à un mysticisme bien ancré, également attesté par l’œuvre, Elsa Morante refusera cependant de rompre les « liens sacrés » de son mariage. Elle consentira seulement à se séparer de Moravia en 1962 lorsque l’écrivain fera de Dacia Maraini sa compagne.

Entre-temps, la romancière est devenue une sorte d’égérie pour de nombreux écrivains peu ou prou mondains, essentiellement des hommes. Sur lesquels elle exercera selon les jours une véritable tyrannie ou apportera une aide inappréciable, ou alternativement l’une et l’autre chose. Le « cas » Pasolini est à ce égard emblématique.

Entière, «bacchettona» («mère»-fouettard), passionnée, constamment en proie à l’insatisfaction, oscillant peut-être d’un sentiment de supériorité (intellectuelle, créatrice) à un sentiment d’infériorité (sociale) et à une insatisfaction sentimentale évidente, Elsa Morante deviendra un personnage charismatique pour le meilleur et pour le pire.

Comme Laura Betti, elle poursuivra avec assiduité des amours impossibles pour des homosexuels : Luchino Visconti (qui l’éconduit « proprement »), un jeune américain à la beauté troublante, Bill Morrow, pour ne rien dire du routard de passage.

Bon connaisseur de l’œuvre et de la période, le biographe ne force jamais le trait ni le document, se garde de recourir aux expédients imprudents de nombre de ses confrères, refuse de pontifier ou de mythifier-mystifier son lecteur. C’est tout le prix d’un travail sérieux dans les archives disponibles et les labyrinthes de l’œuvre. Le découpage clair, la bibliographie et l’index en facilitent grandement la lecture. Qui plus est, parmi tant de lumières, René de Ceccaty a su préserver la part d’ombre revenant de droit à son personnage.

 

 

 * René de Obadia : " Exobiographie ", Grasset, 1993