Document, 1966-1973 d'Amelia Rosselli par Philippe Di Meo

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11 mars
2015

Document, 1966-1973 d'Amelia Rosselli par Philippe Di Meo

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         Document est le troisième volume de vers publié de son vivant, en 1976, après Variations de guerre (Variazioni belliche) et Serie ospedaliera de 1969. Soulignons d’emblée le soin extrême apporté à l’édition de cette traduction française.

         Bien choisi, le titre constitue un indice majeur dans une œuvre touffue, si proche et dans le même temps si différente, du recueil contemporain intitulé Neurosuite de Margherita Guidacci (1921-1992). Les thèmes de la maladie et du trouble face à l’existence seuls les rapprochent. Si la seconde les représente avec talent, la première les vit à fleur de peau.

            En France, l’œuvre d’Amelia Rosselli nous est parvenue précédée de son incertaine et prolixe légende, et de son mythe, avec pour viatique une interprétation suggestive, le fameux "lapsus" qui selon Pier Paolo Pasolini, un critique hors pair[1], distinguerait cette poésie. Flattée par l’intérêt porté à son travail par le célèbre poète frioulan, la principale intéressée n’entérina cependant pas cette interprétation. Une correspondance avec l’auteur de La Nouvelles jeunesse[2] s’ensuivit pour tenter de rétablir l’intention qui avait présidé à l’éclosion d’une écriture poétique parfois mise à toutes les sauces, politiquement correct y compris.

            Égrenant dans ses lettres une liste de mots-valises, Amelia Rosselli explique patiemment la nature souvent énigmatique de son lexique. Car, comme les déformations prétendument dévoilées par Raymond Roussel dans Comment j’ai écrit certains de mes livres, les vocables inventés découlent d’une subjectivité abrupte et d’elle seule. Et cela, au-delà de la dissymétrie de ces deux œuvres à l’évidence dissemblables.

Document, le titre, ne se laisse pas seulement envisager comme simple description ouverte, ce qu’il est aussi, mais comme le commentaire d’un contenu, et d’un état, dans toutes les acceptions du terme, médicale incluse. Le registre du poétique est utilisé par une psyché pour tenter de se construire et de se reconstruire à l’infini - l’infinité d’une vie.

Dans cet ordre d’idée, nul hasard si le plus souvent aucun contexte autre que psychique n’est repérable, toute représentation s’avère reconduite à un indéfini ou à une abstraction élusive foncièrement elliptique. L’obscurité est le lot de cette réalité parallèle restituée. On n’y discerne aucun référent. Les choses sont transfigurées selon une logique intérieure indéchiffrable. Désintégration, ascèse ou égocentrisme au bord du silence ? Comment trancher ? Pour elle, tous les "sens" sont déjà déréglés. Aucun dialogue avec le monde n’est établi. Les vers de Rosselli notifient de fait une présence tout en attestant d’une absence. Paradoxe s’il en est. Tel est le cercle vicieux, l’orientation imprimée à l’expression poétique par Rosselli.

Au reste, le néologisme Mecropoli a été refusé pour un de ses recueils. Autrement dit, encore une fois un mot-valise embrochant Metropoli ("Métropole") et Necropoli ("Nécropole"), explique-t-elle, prenant soin d’éviter de préciser une autre lecture possible : celle de Moi-cropole (Me-cropoli, le pronom personnel italien me signifiant  moi). La citadelle funèbre du moi, d’ordinaire tenue pour sacrée, de la tombe comme image d’une vie ainsi conçue, à l’aune d’une ombre indélébile excédant toute littérature mais intelligible au travers de la seule poésie. Une poésie-respiration, une poésie-expiration, donc. Quoi qu’il en soit, un instable équilibre, acclimaté dans les règnes de l’inconnaissable, tourmenté par l’impossible recherche d’une essentialité. D’où cette allure si souvent oraculaire du propos, abstrait parce que largement privé, de "la" Rosselli.

 



[1] Cf. Pier Paolo Pasolini, Description de descriptions, Rivages, 1984.

[2] Cf. Pier Paolo Pasolini, La Meilleure jeunesse, Gallimard, 2003