Historiettes - J.P.Hebel par Nathalie Quintane

Les Parutions

3 avr.
2026

Historiettes - J.P.Hebel par Nathalie Quintane

Historiettes - J.P.Hebel

 

Voilà des années qu’on voyait passer (moi, par mail ou, parfois, sur le site lundi matin https://lundi.am/Kannitverstan ; d’autres, en Bretagne, plus chanceux, lors de manifs, lectures de rue et « attroupements divers », affichages et colportages, mot repris et effectué avec bonheur autant qu’à propos) les Historiettes de ce Hebel, célèbre outre-Rhin mais oublié en deçà. Elles sont réunies dans ce fort volume très soigné — comme toujours chez Poncerq —, magnifiquement traduites et appareillées. 

 

Tout passe en douce dans ces courts récits parfois soumis à la censure de leur temps. Anecdotes, farces, jeux de mots en action, recettes (telles celle pour faire de l’encre bleue et « de bien belles petites paroles bleues »), fabliaux modernes, piques politiques plus ou moins directes… Hebel déploie un éventail de tactiques narratives apparemment innocentes (ses petites histoires étaient lues à l’école) qui ne sont pas sans évoquer les simili-contes de Walser. Les héros sont à leur image : rusés, proches du fameux trickster du folklore. 

 

Son goût pour les mathématiques tranche — ainsi de l’énumération de tout ce que consomme la grande ville de Vienne en un an, où tout est chiffré d’une manière qui ne peut que nous dire quelque chose —, autre moyen de bousculer la tradition narrative et de la faire, à la fin, basculer : « Et à mainte table bien garnie s’en est trouvé un qui de chagrin n’a pu manger ; et dans mainte coupe emplie du plus exquis vin de Hongrie une larme aussi sera tombée ». 

Ailleurs, l’histoire de cette fiancée de mineur dont le futur époux meurt à la mine avant même les noces et dont l’existence est brutalement coupée par le récit et une liste de tous les événements de l’époque : « Et pendant ce temps-là la ville de Lisbonne fut détruite par un tremblement de terre, et la guerre de sept ans prit fin, et l’Empereur François 1er d’Autriche mourut, etc « — jusqu’à ce qu’on retrouve le corps du fiancé « pénétré de vitriol de fer » mais parfaitement conservé, « inchangé et intact », sur lequel elle se penche, pour finir, « sous l’aspect désormais affaibli et fané de la vieillesse ». 

 

De Goethe à Sebald, les meilleurs auteurs de langue allemande ont admiré la langue de ces Historiettes, dont Benjamin disait qu’« Elles ont toutes un double fond ». Comment restituer cette distance qu’avait Hebel au dialecte dont il usa (elles étaient accessibles à toutes et tous, parues d’abord dans un almanach de la région de Bade en 1803) et qu’il transforma pour le changer en une « langue hautement et artistement travaillée » forgée pour l’occasion et qui, disent les notes finales « ne recourt à des structures dialectales et démodées que là où le rythme de la prose l’exige, et déjà à l’époque cette langue fonctionne-t-elle comme un élément de distanciation ». En décalant par des germanismes la syntaxe de la phrase française, la traduction fabrique de cette distance, comme ici : « Encore que d’alouettes rôties à lui voler au-dessus de la tête il n’y ait point légion » ou ici : « comment il s’en sortirait avec ses seulement deux yeux » (Kanniverstan). La trouvaille, qui consiste à associer juste ce qu’il faut de fois le mot allemand et sa traduction : « L’être humain doit pouvoir exercer sur lui-même une certaine Herschaft-maîtrise «  (au début de Souvarov), « A lieu alors dans les airs une seltsam-singulière chasse aux papillons.. » (Poissons volants), déjà utilisée dans l’exceptionnel Messager de Hesse (Büchner/Weidig), premier volume de la collection publié par Pontcerq en 2011, opère alors comme un rappel au lecteur de ce qu’il n’a pas l’original puisqu’il n’y a pas d’original (la plupart de ces histoires sont des reprises) et qu’il s’agit pour lui aussi, pour toi aussi, lectrice, de se-te les approprier, de les faire circuler, de les colporter

 

Quant à l’appareil de notes, c’est une œuvre en elle-même, tant elle épouse le (et rend justice au) désir de Hebel d’une vie et d’une œuvre en mouvement perpétuel, ouverts, toujours alertes. 

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