Frédérick Houdaer - Fond vert par Simon Degrave
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Frédérick Houdaer, on le sait, n’est pas un grand adepte des « poètes du potager ». Partant, le titre de l’un de ses derniers livres ne manque pas d’intriguer : Fond vert. En jetant un œil sur les premiers vers de certains poèmes de son recueil, on tombe sur des descriptions qui ne peuvent qu’alimenter notre perplexité : « La région est fameuse / pour son vignoble et ses forêts » ; « Elle m’avait promis de m’emmener à la pêche / mais c’est à la cueillette aux champignons qu’elle m’entraîne ». Ailleurs, l’auteur s’agenouille au milieu de plants de rhubarbe ; un autre poème débute par des vaches dans un pré, un autre encore par un chat roux dans une basse-cour. Dès lors, la question décidément se pose : Houdaer aurait-il changé de camp ? Troqué son humour pour la bêche et le sérieux d’une vie bucolique ?
Qui l’espérait ne pourra qu’être déçu. Ce dernier, en effet, s’empresse de prendre le contre-pied de ce que le titre, ou maints premiers vers, auraient pu laisser supposer. Que l’on en juge par ce poème :
la région est fameuse
pour son vignoble et ses forêts
ses coopératives ses scieries
pourtant
depuis mon emménagement
je n’ai bu que de la bière belge
et j’ai fait poser
au cœur de la maison
un escalier
en bois exotique
Jamais l’auteur ne se fond dans son environnement : au vin, boisson champêtre par excellence, qui plus est issue du terroir où il a justement emménagé, Houdaer préfère la bière belge. De même, les scieries et coopératives locales n’ont pas obtenu ses faveurs et c’est un escalier en bois exotique qui l’emporte au final. On le devine déjà, ses incursions dans ce genre poétique – la mouvance potagère – ne visent qu’à en subvertir les codes, à s’amuser et se jouer des conventions qui lui sont propres. En témoigne cet autre poème :
les vaches des alentours
affichent envers mes problèmes
la même indifférence que
pendant les guerres de religion
envers les catholiques et les protestants
qui se coursaient à travers champs
j’ai beaucoup d’imagination
je peux voir tout cela
le quart d’heure rwandais en Saône-et-Loire
la neutralité des bovins
La paix que d’autres vont chercher dans les champs laisse place, ici, aux plus terribles conflits. Le calme que devraient, en temps normal, nous insuffler les vaches se transforme en son contraire ; le stoïcisme des bovins ravive la plaie des guerres de religion et du génocide des Tutsis. Il n’est pas jusqu’à l’évocation de ce « carré de trois mètres par trois » qui ne vienne déjouer les attentes du lecteur :
mon portable ne capte
les mauvaises ondes qui le font fonctionner
que dans un périmètre étroit
au nord-est de mon jardin
c’est dans ce carré de trois mètres par trois
où je suis en train de m’étrangler
avec le fil de ma tondeuse électrique
que le poids à ma ceinture
se met à vibrer
Là encore, il est évident que l’auteur cherche à saper de l’intérieur les codes de la poésie « potagère ». Les choses tournent au vinaigre, la situation confine au burlesque et la quiétude habituellement associée au lopin de terre appartient résolument au passé. Nul jardinier ne vient plus s’y recueillir et le carré est devenu un endroit où l’on va dans l’espoir de capter, de rester connecté non plus à la terre mais aux autres, sur un mode pour ainsi dire fantomatique.
Au début de Fond vert, notons qu’Houdaer s’inquiétait fort à propos – ou avec beaucoup d’humour – du devenir de son écriture : « Si je reste plus longtemps ici / quelle poésie vais-je finir par écrire ? ». Or, c’est justement en relatant l’une de ses échappées en ville qu’il livre au lecteur cette confession résumant si bien son projet poétique :
retour provisoire à la grosse ville
je fais trembler mes amis
en leur parlant de ma nouvelle veine poétique
pour la qualifier
j’hésite entre les termes de néo-rurale et de futuro-bocagère
j’aggrave mon cas
selon l’avis d’un ancien attaché parlementaire
reconverti dans la librairie
pas plus éloignée de la faillite que je ne le suis
Néo-rurale ou futuro-bocagère, de fait ? Une chose est sûre : la poésie de Houdaer est aux antipodes de toute forme de néo-romantisme. Elle rafraîchit, détonne et apporte sa pierre, elle aussi, à l’édifice de la poésie contemporaine.