Charles Pennequin - L’Écriventure par Lambert Castellani
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Les personnages de l'Écriventure cherchent un homme, "l'Homme du fond des mots." Les mots qu'il a semés servent d'indice, on en trouve dans ses carnets, ses récits, ses écrits, dans les notes éparpillées ; ils sont dans les blocs de post-it, les dictionnaires trouvés dans les boîtes à livres, partout : "jamais rien ne cesse de venir cogner aux oreilles de l'écrivain."
Davantage qu'un récit autobiographique, c’est le carnet de route d'un écriventurier jamais lassé des défrichages, des voyages, des allers avec ou sans retours. Charles Pennequin cherche moins l'homme derrière les mots que ce que les mots en ont fait, de cet homme ; ce qu'ils lui ont pris, appris. Ce qu'il en sait – moins que ce qui lui échappe encore. C'est un livre-enquête – pas exactement – un polar ? Non plus. Comment qualifier ce travail, quand il faudrait "se méfier du seul mot qui caractériserait toute une vie" ?
L’écrivain tente de circonscrire l'existence à un champ lexical – combien de mots pour dire une vie ? Mais elle échappe, impossible à embrasser. Jusque dans la diversité de ses formes (longs poèmes en prose, poèmes en vers, quasi-aphorismes, poèmes visuels), l'écriture de Charles Pennequin en fait la démonstration : c'est en tournant autour du pot qu'on en dessine le mieux les frontières. La saturation du sens par jet de mots qui lui est propre voudrait tarir l’expérience de vivre ; que cet épuisement échoue sans cesse en fonde la paradoxale vitalité :
"je me donne
à tout pour être
plus rien"
L'Écriventure, itinéraire d'un auteur qui se méfie du statut de poète-étendard. Le délabré jandlien ("Il lit des livres pour raturer plus mal mieux. Déjà, en lisant, il va bien plus mal mieux écrire »), dont Charles Pennequin s'est parfois réclamé, cède la place à un désaffublé, un dépouillement qu'on lui connaissait moins. L'écriventurier s'affranchit des poncifs, jusqu'à ceux de la modernité des années 90 qu'il a pourtant contribué à façonner : la scansion, rythmée par le martèlement anaphorique, les quasi-anadiploses et les glissements paronymiques, disparaît peu à peu. La phrase-choc, s'essoufflant peut-être d'avoir été si reprisée par ses contemporains, laisse la place aux dialogues, saynètes ; au développement d'une intrigue : Charles Pennequin y révèle sa maîtrise du récit. La narration, heurtée par des formes plus brutes qui viennent en briser les arrangements, fait épine dorsale ; elle structure le livre et en renouvelle le plaisir de lecture sans rien céder au travail singulier de la langue.
La mue s'accentue à la fin du livre, incarnée par le personnage de Lou Ravi, alter ego de l'auteur, la garde baissée, de plus en plus tendre. Lou Ravi, c'est le santon de Provence, bras levés, bonnet et joues rouges, si heureux qu'il en est louche – soit aussi benêt qu'attachant : "Il marche, il est flic, il s'appelle Lou Ravi. Il aime la nature."
Entre "j'ai assis la beauté sur mes genoux et je l'ai injuriée" (Lou Ravi, dans la dernière phrase, hérite d'un nouveau surnom : "Trou du cul") et "je sais maintenant saluer la beauté" ("Est-ce que je l'aime tout partout ? Je l'aime partout où il y a des gens"), ce texte – croquis intime d'un violent mal d'amour – bouleverse son lecteur et l’idée qu'il se fait du poète Charles Pennequin.
Est-ce "car il en avait fait le tour maintenant. Le tour des mots" ? Rengainé, les effets : un Pennequin quasi-lyrique vient alors faire monter les larmes :
"le vent remplace
les mots qu'on a
en trop
dans la bouche"