Il particolare 21 & 22 par Lambert Castellani

Les Parutions

04 oct.
2010

Il particolare 21 & 22 par Lambert Castellani

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Il particolare 21 & 22
On doit faire avec ce constat : ce que vous et moi entendons par « littérature » n'intéresse pas grand monde. «a peut inciter ceux qui s'y adonnent à une certaine modestie quant à l'effet des intrusions qu'ils pourraient y opérer.

Soit.

Modestons.

Je n'ai jamais lu Christian Prigent.

Rien. Pas même un bout en tête,
en train, ni amarre.

Il particolare est mon bout à la bite-Prigent.

la bite-amarre à bouts / la teinte-amarre / l'amarre-étau.
J'avais quelque chose avec des canards mais j'ai oublié.

Et je n'ai jamais lu Christian Prigent.

Attardé, je rougis de l'aveu. Ado coincé cour de recréation, les copains déniaisés fanfaronnent, alimentent les branlettes inscrites à la marche de notre contemporanéité : forclusion du sujet et pousse-à-la-jouissance.
Cahier Prigent = Union, revue porno qui circule au collège les lèvres écarquillées les yeux. Du neuf, du frais, faire de l'air [... ], essayer d'ouvrir de petits espaces de sensation fraîche et de sens du vivant.
Et puis Prigent qui développe sa volonté de raviver la langue moribonde de n'être que dénominateur commun et vecteur d'assentiment soumis.
Alors candide et vierge, oui, mais donc intact, je prends tout je gobe je gobe le cahier et voilà qu'arrive Le monde moderne (poèmes de circonstance), travail en cours de Christian Prigent présenté dans la revue, janvier-mars 2010...

Les lèvres écarquillées les yeux (Prigent a le goût pour la pluralité des langues, pour l'infinité du potentiel lexical, pour l'hétérogénéité des niveaux, des registres, des accents, pour les argots, les dialectes, les patois et les vocabulaires techniques, et le smiley est une ponctuation absolument moderne, non ?)

Sur ces poèmes de circonstance, bref. Il faudrait les retourner. Retour réflexif gnagnagna. Sans façon, n'insistez-pas. Laissons l'ineffable, le je-ne-sais-quoi (Jankélévitch) et les petits espaces de sensation fraîche et de sens du vivant,

c'est exactement ça.


Bien.

Reprenons.

Il particolare, luxueuse revue aux pages épaisses. Des essais, des récits, de la voix et des images. Des bouts à la bite-Prigent.

D'abord, Hervé Castanet - qui a la gêne des écoulements, bavures, et autres secrétions - évoque une lecture difficile, éprouvante, pénible voire intolérable [... ] je lis mais j'oublie (une pensée vient me porter alors) ; [... ] je reprends la lecture ; j'oublie ; je m'absente.
Hervé Castanet décrit la gêne, et on dirait l'ennui ? Non ? Ce n'est pas l'ennui ? Alors quoi ? Qu'est-ce que j'évite dans les vers de C.P. ?
Prigent : La poésie est le lieu de l'essence de l' tre en tant que ce lieu est un non-lieu, un trou, creusé par la langue, où s'annonce la distance de l' tre au monde et où s'engouffre son désir.
Le désir qui s'engouffre, la voilà la gêne !
Le reste ? S'il y a ennui, pas de poésie, maisformes écrites [qui] ne rendent pas la note juste de l'expérience que j'ai, moi, du monde (Prigent toujours).
Ineffable encore. Trou. Ce qui fait que ça marche, ou ce qui fait que non. Ce qui réveille - ou non - l'instinct du lecteur (c'est-à-dire les capacités d'analyses qu'il a pu développer puis assimiler ; il n'est question ni de Dieu ni de talent ici. La part divine du talent tient dans l'oubli - ou l'inconscience - de l'imperceptible assimilation qui s'est faite en amont).

De l'ennui à la gêne il y a l'imperceptible assimilation qui s'est faite en amont

Là ! Prigent soulage parce qu'il me met son imperceptible assimilation dans le trou.

Des mots dans le trou. Au plus proche du trou.

Des phrases là où il y avait...l'instinct qu'il y avait ce truc que...Organique...Où...Il faut que...je dois...savoir...comment...Ou ? Je dois !..Il faut que je sache...il faut chercher il y a quelqu'un...il doit bien...Non !

Pas ça. Informulable. On ne se fait pas écrivain si on se sent dans la langue comme un poisson dans l'eau (Prigent).

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Tout par lui a été fait, et sans lui n'a été fait rien de ce qui existe.

Rien c'est le trou.


Las ! Pas de mots dans le trou alors ?
Un mot pour le trou alors ? Là !

Trou.


Je crois que l'effet que le monde nous fait et la vision que nous en avons s'enrichissent de la profusion de noms que nous posons sur lui
(Prigent).

Voilà qui suffira. Pour l'instant.

Alors
oui, on y fourre un peu ce qu'on veut. Pratique, le trou, il va partout.
Mais vous, vous vous souvenez comment on faisait avant ?



Bref.



Puis Prigent interviewé dans une prothèse de tonicité. C'est joli prothèse de tonicité, entre l'olisbos et Robocop.
Pennequin qui aborde leur rencontre. Entendu. Bien entendu.
Un cannelé bordelais joli ?
Des extraits de carnets de Grand-mère Quéquette.
De tristes nouvelles de Montréal (fait pas chaud), où la littérature n'ayant pas de forte tradition de la rupture est d'autant plus victime de cette homogénéisation de la production vivante dont parle Prigent (pas de grands irréguliers - Bataille - au Canada).
Un travail de Samuel Lequette sur les essais de Prigent (intéressant).
Lacan Lacan par-ci.
Un essai de Sophie Simon (éthique d'un ôteur, très bien, clarifiant).
Lacan Lacan par-là.
Agnès Disson puis Muriel Pic qui traitent de Demain je meurs, Bénédicte Gorillot des 104 slogans.
Fabrice Thumerel autour du rapport Louis Guilloux (copain à papa) / Christian Prigent (fils à papa).
J'ai évoqué Lacan ?
Et un court échange d'Alain Frontier-Christian Prigent, avec pour centre la perception de Grand-mère Quéquette comme ouvrage sur la cruauté (au sens d'Artaud, proche selon Prigent de la vérité).



Pierre Le Pillouër dit ici d'Opération Lucot que c'est une sorte de Lucot pour les nuls.

Le cahier de Il Particolare, c'est Prigent pour les nouveaux comme moi.

Je crois cependant que ceux qui connaissent déjà bien l'écrivain, (la plupart des visiteurs de ce site ?!) y trouveront leur Prigent augmenté. Je vous renvoie à l'avis de Ronald Klapka, dont la critique de ce cahier est accessible en ligne : Dossier Christian Prigent : un air de déjà vu ? Eh bien non, il n'y a pas redites, mais approfondissements, renouvellement de perspectives.



Enfin, certes,

On doit faire avec ce constat : ce que vous et moi entendons par « littérature » n'intéresse pas grand monde. «a peut inciter ceux qui s'y adonnent à une certaine modestie quant à l'effet des intrusions qu'ils pourraient y opérer.

Pour les pas grand monde que ça intéresse, l'intrusion ne se fait pas sans bruit. La poésie peut peu, ça ira pour aujourd'hui. Et merci !