Louisa Yousfi - La grande Méthode par Camille Escudero
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Le « moi-nous » barbare en feu
Une œuvre d’art à l’exception de celle distribuée par une sphère occidentalo-industrielle ne prétend jamais parler à tout le monde. Même si des formes esthétiques situées (arts vivants et plastiques) circulent à l’échelle planétaire, nous sommes en mesure de distinguer leur usage communautaire et politique, d’une consommation spectatrice. Nous y parvenons, sauf à l’endroit de la littérature où nous pataugeons dans l’idée qu’un livre doit parler tout le temps, partout, à tout le monde pour réclamer le statut d’œuvre, sans quoi sa qualité « littéraire » en serait altérée.
Pourtant, dans son dernier opus, Louisa Yousfi met en garde :
« Je n’écrirai pas pour transmettre. Je n’écrirai pas pour partager. Je n’écrirai pas pour réparer. Je n’écrirai même pas pour comprendre. J’écrirai pour barrer l’accès aux démons, des plus vulgaires aux plus sophistiqués, et pour tenir en joue quiconque s’approcherait de trop près. »
V’là donc aut’chose. Un geste d’écriture quasi-talismanique, secouant le gentil cocotier du pacte de lecture dont les termes fatigués sont usuellement les suivants : un auteur écrit et le lecteur se doit de ciseler menu sa compréhension pour réduire à l’épaisseur d’un papier à cigarette le gouffre qui le sépare du geste de l’auteur. Ce que Péguy dans son Clio nomme un regard de spectateur éternellement deuxième qui court comme un vain crétin après le regard fondateur et premier de l’auteur.
Mais ici, à travers la dépouille d’un père offerte aux toussotements d’une descendance éplorée en butte à la matérialité administrative de cette perte, L. Yousfi nous enjoint à rester sur le seuil d’une intimité communautaire, des tiraillements politiques et poétiques qui s’y dessinent. Il ne s’agit plus de comprendre l’autrice et son œuvre, soit en cartographiant exhaustivement les ressacs de sa dentelle littéraire ou au contraire en communiant avec l’écho sensible qui persiste en nous après en avoir achevé la lecture. Il s’agit de ne plus s’avachir dans le moelleux d’une empathie universelle, activée afin de préserver le qualificatif « littéraire » à un texte que nous chéririons. En ménageant un sas qui protège son texte de l’intrusion d’un lecteur que l’on devine affublé des oripeaux de la blanchité, L.Yousfi refait advenir cette scène hilarante de l’Amer El Dorado 2/001 de R. Federman, où le narrateur Moinous fait un bout de route avec Jean-Daniel, « jeune type de droite », lecteur précipité depuis le papier du livre qui s’écrit, sur le siège passager de la Buick de Moinous.
« (…) Oui rions, car j’en ai marre de votre triste gueule de croque-mort, surtout que c’est pas normal votre présence ici au milieu de mon histoire (…), surtout qu’il est bien possible que vous soyez ici en visite temporaire et que vous disparaissiez aussi vite et aussi subtilement que vous vous êtes introduit dans ma bagnole, (…)je vous préviens, pas la peine de rester si vous vous emmerdez, vous pouvez foutre le camp (…), moi mon vieux, je peux me passer de vous, vous n’avez pas besoin de rester ici pour m’écouter et prendre vos notes on peut s’en passer… »
Mais L. Yousfi ne se foutra jamais frontalement de la gueule de ce lecteur. Il faudrait pour cela qu’elle souffre sa compagnie. Or l’autrice-narratrice ne voyage pas seule dans son récit : une communauté familiale, religieuse, politique l’accompagne. Dès lors, pour le blanc « dernier-concerné », il s’agit de jeter aux orties l’acte de nommer ce qui fait ou non littérature selon qu’il soit admis ou non au régime de compréhension. Ce faisant, l’autrice invite ce lecteur-là à se tenir debout, prêt à ourdir une langue autre qu’il ignore encore.
Voilà donc une écriture qui tient son lectorat en respect, à incorruptible distance - qui en lieu et place du papier à cigarette, convoque une lourde tenture brodée.
C’est ainsi qu’il faudra lire le lyrisme rococo des premières lignes qui émaillera ensuite l’ouvrage, entrecoupé de ruptures formelles et stylistiques, brisant ainsi l’assèchement devenu hégémonique des « écritures blanches » par une écriture épique et profuse en vue de résister au corsetage attendu.
« à toi dont l’esprit est aussi robuste que le cyprès et aussi florissant que le cerisier, toi qui souffres toutes mes paroles même lorsqu’elles sont portées par d’injustes sentiments… »
Voilà une écriture-tenture qui recouvre, obstruant l’accès à la brûlure des mots. Puisque l’écriture deviendra archive et tombera fatalement dans les mains mauvaises des « devenirs majoritaires », L. Yousfi leur adresse dans ce saut-et-gambade stylistique tenu par l’horizon d’un père adoré, la dérobade d’un lyrisme quasi-boursouflé, prêt à exploser.
Elle prolonge ici le motif prométhéo-sartrien cité dans son Rester Barbare, celui qui aide un œil blanc à faire « déconnaissance » avec les Damnés de la Terre. La Grande Méthode devient alors ce feu autour duquel les enfants de l’immigration post-coloniale se retrouvent,
« Les fils vous ignorent : un feu les éclaire et les réchauffe, qui n’est pas le vôtre. »
C’est en cadastrant l’usage, en resserrant l’adresse, que se donne à voir le fait d’armes littéraire :
« Vous, à distance respectueuse, vous vous sentirez furtifs, nocturnes, transis (….) les zombies, c’est vous »
En nous opposant une douane-tenture aux phrases brodées, ce feu barbare nous dit en creux
« Retournez à vos fantômes. Reprenez le maquis de vos mots, n’avancez plus têtes nues, ne faites plus de vos vérités sensibles des identités politiques offertes à nos adversaires. Préférez l’art du camouflage, de l’œil sec. Le tohu-bohu théorique du politique doit être ce froid drapé que nous offrons en gage de respectabilité pour protéger loin derrière, à l’abri, nos trésors ingouvernables prêts à tous les embrasements. Nos dignités tangibles se tissent à la mesure des loyautés turbulentes et mal -fagotées envers nos ancêtres. Tu ne veux plus être ce zombie ? Retourne à l’établi de tes spectres. »
En cela, la Grand Méthode devient le manifeste de ce qui cisèle les récentes interventions de la pensée décoloniale : les vertus stratégiques de l’inintelligibilité.
Dans le prolongement des mots prononcés par Khalil Khalsi :
« L’Occident garde sur nos existences un droit de lecture, de déchiffrage, de cadrage (…)
Ce retour (à l’être musulman NDLR) implique aussi une échappée des régimes de lisibilité.(…). Redevenir musulman ( …) , c’est rompre avec ce droit de lecture, ce que Glissant appelle ce droit à l’opacité, la possibilité de ne pas être totalement traduit, réduit, intégré. »
Ou par une conclusion de Mariam Aguiba,
« la seule subversion qui reste aujourd’hui, c’est de réhabiliter l’indéchiffrable ».
Dans la même langue française, avec L. Yousfi, nous débattons et nous nous débattons, mais ses mots se tiennent debout à la porte de mon œil blanc et lui disent : « Renonce à rejouer par ta lecture une prédation coloniale, brave petite ethnologue en goguette dans la petite chose littéraire. Ici, je mets l’écriture en crue, et deviens ce i minuscule de l’autre côté de la berge qui lance au lecteur-voyageur (face cachée et maudite de son collègue écrivain-voyageur) « on ne passe plus ! ».