Rose Ausländer - Le rêve a les yeux ouverts par René Noël
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Derrière ce temps
Vingt-six ans séparent la publication en 1939 du premier livre de Rose Ausländer, l'Arc en ciel, édité à Czernowitz, cité de Bucovine austro-hongroise où elle voit le jour en 1901, de son second livre paru à Vienne en 1965, Eté aveugle, (éd. Héros-Limite, 2015) où résonnent du fond des sables de l'oubli les légendes hassidiques perdues, non perdues, sons qu'elle voit naître au plus près des sources du vent, Le père .... Les arbres de lettres saintes étendaient leurs racines / de Sadagora à Czernowitz / Le Jourdain se jetait dans le Pruth en ce temps-là- / mélodies magiques dans l'eau / Mon père les chantait apprenait et chantait / l'héritage des ancêtres s'enracinait / dans la forêt et les eaux... (p. 98), Toujours / gravir / un conte (p. 95).
Échapper à la nature, une gageure. La séparation de l'homme avec lui-même, ultime voie sur le chemin de la non-vie et de l'inadaptation surjouée de l'homme à son milieu, n'ont pas le pouvoir de sceller le sort de l'humanité,
Monde merveilleux
Ce monde merveilleux
air lumière
mer sonnante
et
mots
entre homme
et homme
écrit Rose Ausländer après avoir perdu l'usage de la langue allemande entre 1949 et 1956, période de son exil aux États-Unis. Aussi fixe-t-elle désormais le souffle de la poésie qui depuis sa naissance en 1901 à Czernowitz ne cesse de la traverser, en anglais, non pas selon les vues du très-haut indifférent à toutes formes d'agir, mais d'après les mouvements des matières élémentaires, des substances autour d'elle s'attirant avant même qu'elles soient des formes de vie supposées être immuables. Sa poésie peint ainsi les voies ascendantes vers le ciel, échelle de Jacob originale à partir du monde concret. Elle revient sur cet abandon de l'allemand en 1956 sur les conseils de Marianne Moore - poésie complète, José Corti, 2004 - et renoue ainsi avec l'usage de l'allemand jusqu'à l'écriture de ses derniers poèmes.
À partir de 1964, Rose Ausländer retourne définitivement vivre en Europe, d'abord à Vienne, puis à Düsseldorf où après un séjour à New-York en 1968-1969, elle vit à la maison de retraite de la communauté juive, Nelly Sachs. C'est en ce lieu, alors qu'elle est immobilisée, qu'elle reçoit les visites des lecteurs attentifs de sa poésie de plus en plus nombreux et qu'elle développe ses images du monde, Le rêve a les yeux ouverts *
Retiens-les bien
Si ta parole
se hérisse
contre le vent
de ce temps
Derrière lui
respirent encore
des minutes silencieuses
Retiens-les
Retiens-les
bien (p. 93)
étant son ultime livre, celui qu'elle corrige, taillant et retaillant les vers de ses poèmes rédigés entre 1965 et 1978, ce livre étant publié en 1987, quelques mois avant le terme de sa vie, le trois janvier 1988. La poésie du mot de Rose Ausländer a ce don de distribuer ses fréquences, ses attaches, ses significations, de faire entendre le timbre de l'époque où elle crée, sans néologiser. La poésie à ses yeux étant la parole, la voix naturelle des lignées, des générations,
Jeu d'ombres
Depuis longtemps les morts sont
ressuscités
les vivants morts
indiscernables
dans la durée
poussière contre poussière
le mur haut comme le ciel
des ombres colorées
y jouent
le jeu du temps (p. 96)
des humains chacun unique, paysagiste du monde.
* L'édition de l'œuvre complète de Rose Ausländer serait bienvenue