Ainsi parlait HORACE par Christian Travaux
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Là où le pin superbe et le peuplier blanc aiment à mêler leurs rameaux pour offrir une ombre accueillante, où l’onde fugitive lutte avec un doux murmure contre ses rives étroites, fais-nous porter du vin, des parfums et les fleurs délicates et trop éphémères du rosier. (p. 75)
Dans une anthologie, tout tient à la personne de l’anthologiste. Se dessine, entre les morceaux choisis, les passages conservés, les ellipses et les oublis, un portrait, tout autant peut-être que de l’auteur qui est cité, de celui qui a fait le livre. C’est, souvent, l’image d’une pensée parallèle, d’un compagnonnage d’écriture et d’amitié. Ainsi Gérard Pfister, lisant et sélectionnant dans Horace, ce qui fait son Ainsi parlait Horace : c’est-à-dire le portrait d’un homme, d’un poète, qui a vécu au 1er siècle avant notre ère, qui écrivait en latin, côtoyait Mécène et Auguste, et celui d’un homme d’aujourd’hui, du 21e siècle, qui aime, écrit de la poésie, et en publie depuis plus de 50 ans. Deux personnes, une même figure. Au fond, le visage d’un même homme, poète et écouteur de mots, recherchant la douceur des choses de l’existence, le plaisir simple d’un repas avec des amis, et le bonheur d’être vivant, sur cette terre, et de profiter du moment, de l’instant présent, avant que la nuit nous emporte. Un déjeuner en montagne, de Gérard Pfister, le disait déjà amplement. Ici, c’est Horace qui parle. Ou c’est Pfister, lisant Horace, qui nous parle d’une voix qu’aujourd’hui il importe vraiment d’entendre.
Plus que jamais.
200 pages. 232 dits ou maximes, tirés d’Horace, des Satires, aux Épodes, aux Odes, aux Épîtres, jusqu’au Poème séculaire, à l’Art Poétique. Autant dire l’essentiel d’Horace, dégagé de ce qui peut gêner, parfois, à la lecture, le néophyte : les allusions mythologiques, les marques d’époque, la langue si particulière d’un latin, ou les références historiques. Certes, il est mieux de lire Horace, en entier, in extenso, tant sa compagnie est plaisante, savoureuse, le bonhomme Horace se livrant, souvent, tout entier, avec une sincérité, un humour et une franchise étonnante, qui touchent et bouleversent. Plus encore, il faudrait le lire directement dans sa langue, tant ses poèmes fourmillent d’heureuses trouvailles, de bonheurs d’expressions, de rapprochements percutants : « Vive, vale. » (p. 116) : vis, et porte-toi bien. « Sapere aude, / incipe ! » (p. 106) : ose être sage, commence [maintenant] ! « Carpe viam. » (p. 60) : profite du chemin de la vie. « Truditur dies die. » (p. 88) : les jours chassent les jours. « Immortalia ne speres. » (p. 154) : N’espère rien d’immortel. « Rapiam, amici, / Occasionem de die. » (p. 50) : Profitons, mes amis, du jour qui passe. Ses mots sont gravés dans le marbre du vers latin, l’asclépiade ou l’hexamètre dactylique. Ou l’iambe joyeux.
Pourtant, dans cette anthologie, Horace est bien là, et vivant, tellement vivant ! Il nous parle d’une voix faite avec nos mots actuels, dans une traduction limpide et claire, accessible, qui emporte l’adhésion. Car ce livre est un vrai bonheur, un bréviaire, un livre de chevet, à conserver dans la poche, chaque jour qui vient. Tout y dit notre destinée, du temps présent au temps qui passe, des besoins de notre journée, comme des désirs de notre vie. Tes désirs ? « Mets[-y] un terme » (p. 33). Ne désire ni trop haut, ni trop fort. Et limite ton ambition. Pourquoi ? Parce que « les hautes tours tombent avec plus de fracas » (p.79). « Le pin superbe est battu plus souvent par les vents » (id.). Et, toujours, « la foudre vient frapper les plus hauts sommets des montagnes » (id.). Rien n’est stable. Rien n’est pérenne. Et le haut sommet tremble plus que la feuille, ou que le brin d’herbe.
Mais encore ? Car nous mourrons tous. Nous serons, tous, l’un comme l’autre, emportés par la sombre nuit de la tombe, par la pâle mort. « La pâle mort, écrit Horace, frappe d’un pied égal aux cabanes des pauvres et au palais des rois » (p. 65). Et tous nous devrons « prendre une fois le chemin de la mort » (p. 71). Et pourquoi ? « Nul, grand ou humble, n’échappe à la mort. » (p. 61) « Une même nuit nous attend tous » (p. 71). Et, pour nous, « tourne [toujours] l’urne du destin » (p. 75). Alors ? Alors, profite, dit Horace, du temps présent, du temps qui fuit, du jour qui vient et s’ouvre à peine, et, déjà, soudain, se referme, et vient la nuit, tandis que, dans nos paumes creuses dans nos mains vides, nous n’avons rien su retenir. « Hélas, comme elles fuient, Postumus, Postumus, comme elles s’effacent, les années ! » (p. 83). Ce cri du cœur est déchirant. Il nous dit, malgré sa mesure, malgré sa recherche, toujours, d’une sagesse, d’un juste milieu, et d’une fermeté face au sort qui s’acharne, jour après jour, combien le poète latin a pu être, aussi, attaché à la vie, à la vie qui passe, même en se contentant de peu.
Combien, à lui aussi, sans aucun doute, il lui a importé de vivre. Et combien « un champ pas trop grand, un jardin, une source d’eau vive tout près de la maison et, au-dessus, un petit bois » (p. 59), combien tout cela a été, pour lui, d’une importance extrême. Et leur perte possible, irréparable. Il ne le sait que trop bien, lui, le fils d’un affranchi, exproprié de ses quelques terres au profit de vétérans de l’Empire, lui, qui osa même refuser d’être secrétaire particulier de l’Empereur Auguste. Et, pourtant, il nous dit toujours combien il faut savoir s’armer contre l’adversité du sort, du destin, et combien il faut, chaque jour, apprendre de chaque jour à être sage, à être heureux. « Chaque jour – écrit-il – que le hasard t’accorde, compte-le pour un gain » (p. 65). « Les années qui s’écoulent nous prennent quelque chose de nous-mêmes » (p. 141). « L’heure [emporte] la saveur des jours » (p. 155). Alors, il ne faut pas remettre, à plus tard, la douceur de vivre.
Il faut vivre, ici, maintenant, tout de suite, tant qu’il est temps. Non pas furieusement, forcément, mais doucement, mais avec mesure, avec grâce et avec bonheur. C’est cela qui fait tout Horace : cet accueil si bienveillant devant tout ce qui s’offre à nous, le temps éphémère d’une journée ou d’un instant, ou d’une vie. Juste prendre le temps, entre amis, autour d’un verre, face au soleil qui éclaire le paysage, d’en savourer la fraîche eau vive.
Ô Horace, je te lis depuis toujours. Et, chaque jour, je te découvre plus sensible et plus attachant. Je découvre, lisant tes vers, une nouvelle raison de vivre, et d’espérer, de vivre encore. Aujourd’hui, il fait beau soleil devant ma fenêtre fermée. Il fait frais. C’est tôt, le matin. Mais les arbres qui s’ébrouent encore de l’humidité de la nuit, mais les fleurs qui dressent leur tête, mais le soleil qui s’achemine dans son pèlerinage du jour, tout me dit ce qu’a dit un homme qui a vécu au 1er siècle avant notre ère, en Italie, et dont l’existence et la voix ont donné sens à tant de vies, comme à ma vie. Vraiment, qu’un tel homme ait vécu, ait écrit, et nous parle encore, est une chance pour chacun.
Et un bien, pour l’humanité.