Antonia Pozzi/ Paolo Cognetti - Et je chantais à mi-voix un été ancien par Christian Travaux
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Poésie […] qui es ma voix profonde
ANTONIA POZZI
On avait pu trouver curieux, moi le premier, qu’un traducteur sélectif comme l’était Jaccottet traduise une biographie : celle d’Hölderlin, par Peter Härtling, en 1980. C’était mal connaître Jaccottet, et son sens aigu de l’écrit, de la poésie. La biographie d’Hölderlin était plus qu’une biographie : un ouvrage où le biographe parlait de lui très souvent, comparait sa vie avec celle du poète allemand, évoquait sa connaissance personnelle des rues, des villages, des villes, des lieux où Hölderlin avait pu passer, et vivre, et interrogeait le poète. La chose n’est pas si différente dans Et je chantais à mi-voix un été ancien, biographie (est-ce le bon mot ?) d’Antonia Pozzi. Paolo Cognetti ne raconte pas tant la vie d’Antonia Pozzi, la jeune poétesse italienne du milieu du 20e siècle, qu’il ne la laisse parler, s’exprimer dans ses poèmes, mais aussi dans ses lettres, extrêmement nombreuses, et par ses photographies. Trois seulement ne sont pas d’elle, hormis celles où elle apparaît, sur une soixantaine reproduites. Et ce n’est pas le moindre charme de ce livre que de redonner à Antonia Pozzi sa place, celle d’une poétesse-photographe, ou d’une photographe-autrice de poèmes, de lettres, d’un journal, pour qui vivre, exister sur terre, c’est d’abord vivre en poésie, habiter en poétesse, par toutes les fibres de son corps.
Sept parties, et un épilogue, tous titrés et dûment datés, ce qui fait un récit qui suit, pas à pas, année après année, l’existence d’Antonia Pozzi. Mais une table des matières qui, curieusement, ne récapitule pas les titres de ces parties, mais seulement ceux des poèmes cités, une quarantaine, dans la traduction de Thierry Gillyboeuf, publiée chez Arfuyen. Autant dire qu’on entend ici, bien plus que le biographe, la voix de la poétesse, dans ses poèmes comme dans ses lettres. Le biographe se fait discret, s’efface, au point de réduire son texte à lui à une « petite partie » (p. 263). La part nécessaire pour remettre dans un chemin d’existence tout ce qu’Antonia Pozzi a pu écrire, ou laisser d’elle. Certes, il évoque sa vie à lui, sa naissance, comme elle, en hiver, à Milan (p. 9), sa connaissance personnelle des lieux, Milan, Pasturo, les Dolomites, Chiaravalle, allant jusqu’à raconter s’être assis dans le bureau d’Antonia Pozzi pour voir ce qu’elle avait pu voir, de sa fenêtre (p. 14), ou imaginer la scène de la demande vaine en mariage de son professeur de grec, Antonio Maria Cervi (p. 32), ou encore même réagir affectivement face à ce que vit la jeune autrice : « elle a vingt et un ans ! Laissez-la donc vivre un peu ! » (p. 65), jusqu’à avoir peur pour elle (p. 202), ou poser des questions auxquelles répondent certaines pages du journal intime (p. 108). Certes, il l’appelle uniquement par son prénom, ou son surnom : « el me Tugnin », « mon petit Toni » (p. 41).
Mais, surtout, il met en regard poèmes, lettres, et photographies, et même les rares pages de journal qui n’ont pas été détruites par sa famille, après sa mort. Et cela fait vraiment sens. Pour Antonia Pozzi, l’écrit se nourrit de la vie, comme la vie se remplit d’écrits de toutes sortes. Les uns et les autres communiquent, se répondent, et parlent ensemble d’une même voix. La voix d’une jeune fille solitaire, qui n’arrive pas à se faire aimer, et qui considère l’écrit comme sa seule existence possible, sa vie rêvée. Ainsi ne peut-elle pas avoir de relation, ni d’enfant, avec Antonio Cervi. Elle en vient, alors, à la fantasmer, à la vivre à travers ses mots, comme si c’était réel. Son amant, qu’elle appelle « petit », « mon petit » (p. 33), elle rêve qu’elle lui donne des baisers, ou en reçoit, dans une lettre d’amour magnifique (p. 33-36), quand leur liaison est platonique. Elle s’invente même un enfant, qu’elle nomme « Annunzio », du prénom du frère mort de Cervi, et il en devient si réel qu’elle lui parle dans ses poèmes, comme s’il était vivant : « mon enfant pour de faux » (p. 62-63). C’est dans ses lettres, dans ses poèmes, que sa vie est la seule possible, alors que toute son existence n’est qu’échec pour elle, que blessure : « c’est terrible d’être une femme – dit-elle – et d’avoir dix-sept ans » (p. 19) ; « ma profonde peine d’être vivante », écrit-elle encore (p. 78) ; « chaque chose est pour moi une blessure » (p. 143). L’écrit, et la poésie, remplacent la vie défaillante.
Dès lors, il faut vivre, pour elle, de poésie, « comme les veines vivent du sang » (p. 80). Qu’est-ce qu’être poète ? Pour Jaccottet, on le sait, c’est faire coïncider vie et voix : « Juste de vie, juste de voix ». Pour Rimbaud, c’est se reconnaître poète : « Il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète ». Pour Antonia Pozzi, c’est accepter, enfin, d’être poète, comme elle l’écrit dans une lettre datée de son anniversaire, le 13 février 1935 (p. 151). C’est être « mince sillage de silence / au milieu des voix » (p. 39), « léger souffle blanc / au cœur de l’azur » (id.), « montagnes, enfants, eau, fleurs », « très douce fable », ou encore « grotte argentée » (p. 100). C’est « rêver d’une patrie plus vraie » (p. 57), et ne pas se fonder « sur un raisonnement abstrait, mais sur une expérience qui brûle à travers toute [sa] vie, une adhésion innée, irrévocable, du plus profond de [son] être » (p. 80). Ces phrases proviennent de ses lettres, et ne sont pas sans rappeler l’éprouvé rilkéen, tel qu’on le trouve dans les Carnets de Malte Laurids Brigge, ou dans les Lettres à un jeune poète, si chères à Antonia Pozzi.
On le voit, être poète, pour elle, n’est pas qu’écrire des poèmes. C’est écrire, écrire, encore écrire, parce qu’il le faut, parce qu’on le doit (p. 195). Il faut percer « la masse inerte, épaisse, grise, des phrases toutes faites, des mots déjà dits » (id.) pour qu’enfin l’écriture paraisse, la poésie commence à naître, et – à travers elle – quelque chose qui serait soi, qui serait sa voix la plus profonde, la plus intime, la plus cachée. Nous naissons bâillonnés, étouffés, sous le flot des mots les plus creux, les plus insipides, qui nous envahissent la tête, peuplent nos phrases, et remplacent notre pensée. Il faut s’en débarrasser. La poésie sert à cela, à faire paraître au jour, enfin, cette voix seule qui est la nôtre, qui est nous, au plus profond de nous – et que nous n’écoutons jamais. Croire en la poésie, comme le fait Antonia Pozzi, n’est pas seulement (comme elle le croit) « entrer en contact » avec « un Dieu-âme du monde » (p. 79). C’est se connecter à nous-mêmes, à ce que nous pouvons être, ou ce que nous aurions pu être, si la voix des mots inutiles ne nous étouffait pas toujours.
« Poésie […]
qui es ma voix profonde […]
ô aide-moi à retrouver
mon haut pays abandonné –
Poésie qui ne te donnes
qu’à celui qui se cherche avec les yeux
pleins de larmes –
ô rends-moi encore digne de toi,
poésie qui me regardes. » (p. 130-132).