Rémi Letourneur - L’Odeur du graillon par Grégory Rateau
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Le réel au fond de la gorge
Ça pue d’emblée. Pas l’image - la matière. Le graillon, le vieux gras, la nuit qui colle aux doigts et remonte dans la gorge. Le texte arrive déjà imbibé, comme s’il avait traîné dehors trop longtemps. Pas d’exposition, pas de précaution : « j’ai laissé mes parents à la maternité / ils ont pleuré ». Le monde est posé à l’envers et personne ne viendra le redresser. Alors le corps s’en échappe. « alors je marche ». Une poussée, rien d’autre. « je n’habite que les trottoirs / et la nuit » .
Le livre tient dans cette dérive sans point fixe. Ça parle, ça crache, ça désire, ça s’épuise, et la langue suit - nerveuse, sans graisse. Elle cogne court, elle colle. « tartre à bitume / voilà ce qu’on est » . Tout est ramené au corps, mais un corps usé, traversé, sans idéal. Pas de distance, pas de filtre. Juste l’insistance. Par moments, ça perce malgré tout - une image, une secousse puis ça retombe aussitôt dans la suie.
Il y a les autres, quand même. Des présences fragiles, bricolées pour ne pas sombrer seul. « on scotche la solitude / sur les épaules d’un pote ». Ça tient à peu, mais ça tient. Jusqu’à la rupture. Alors il faut relancer la sensation, remettre du feu dans le réel. « tout crame ce soir » . Brûler pour éprouver encore quelque chose. Et puis le retour, plus lourd, plus creux.
Ce qui reste, c’est une mécanique d’épuisement. Continuer sans horizon. « l’errance / c’est la religion des jambes lourdes ». Le texte ne cherche ni à sauver ni à expliquer. Il imprime. Il laisse une trace physique, une odeur qui persiste, incrustée. On pourra lui reprocher l’excès, cette manière d’insister là où c’est déjà à vif. Mais c’est aussi sa cohérence : ne rien lisser, ne rien retirer. Tenir dans la combustion.