Pascal Quignard - Il n’y a pas de place pour la mort par Michaël Bishop

Les Parutions

8 avr.
2026

Pascal Quignard - Il n’y a pas de place pour la mort par Michaël Bishop

Pascal Quignard - Il n’y a pas de place pour la mort

 

          Le titre vient d’Emily Brontë qui parle, Pascal Quignard la citant, de la ‘vanité’ de la parole, de nos ‘absurdes […] croyances’, la jeune écrivaine désespérée, accablée, face à la mort, ‘crachant le sang, au premier étage du presbytère de Haworth’. D’où, de la part de Quignard, haussement d’épaules, sentiment de futilité ? Loin de là ; montent plutôt une compassion, une tendresse qui honore la fragile énigme de tout ce qui est, Quignard pensant tout de suite à l’attente, la fidélité, la patience au sens fort de Keeper, le chien d’Emily, que découvre Charlotte ‘devant la porte close de la chambre [de sa maîtresse]’, et Quignard sensible également aux derniers mots qu’écrit Katherine Mansfield ‘avant que la tuberculose l’emporte’ : ‘Que j’aime les fleurs ! Comme je tiens à elles ! Ô terre, terre inoubliable !’’. Le roman de Quignard offre en effet une vaste, vigoureuse et richement inspirée méditation brillamment caractéristique sur les infinis moments de notre incarnation certes fatalement orientée dans le sens du mortel, mais axée, comme écrivait Derrida de Cixous, vers et ‘pour la vie’. Une mouvante et précaire, à jamais irréalisable, insoluble logique du destinal sous-tend ainsi les vingt-neuf micro-récits qui se déroulent librement, sans centre, superbement mobiles, vagabonds, bariolés. Le tout présente une continuité de l’incongru qui, défiante, sans cynisme, plutôt si délicatement valorisante, reste celle du possible de l’existence même, de son energeia, son incessant élan. Une réciprocité d’étreintes, en fait ; et un poïein qui rehausse, travaille à générer réenchantement, gratitude, puisant dans le hasard des étonnements qui infailliblement surgissent dans l’univers quignardien, son vécu et son infatigable inventivité (invenire : ce trouver qui coule des remarquables actions, lectures et intuitions de son chercher). Il n’y a pas de place pour la mort s’avère ainsi site de polyphonie, de multiplicité, d’un baroque pourtant déplié sur un mode naturel, spontané, sans ésotérisme, sans prétention, frôlant toujours les indicibles au cœur d’un confessionnel, où l’histoire des corps, de la pensée, des sensations dévoile ces fatales relativités-mystères de toute articulation, toute énonciation dont parlaient si souvent ses Petits traités.

          Que le livre se tourne vers un moment d’inexplicable quasi-fugue ou le ‘silencieux trésor [de la présence des corps]’, vers le hasard et l’inconcevable sens d’une rencontre ou l’expérience de ce qui ‘ressemble’ en nous, vers le souvenir d’une traumatisante mort soudaine, vers une histoire de pluie ou d’amour adolescent, vers la grand-mère ou l’indicible extase de quelques phénomènes de la terre, toujours le récit est brillamment compact, aucunement contraint sur le plan narratif, ouvert à une rythmique spontanément surgie d’ellipses, discontinuités, redémarrages, diversions et dérives, ceci sans jamais s’écarter d’un petit fil rouge de cohérence, de sautillante interpertinence. Et cette rythmique entraîne, envoûte, passionne, sa touche si fine, si légère. Exemplaire est l’histoire (15-22) d’un jeune sourd-muet et d’une femme qui cherche un abri car perdue dans les brumes et nuages des montagnes et qui ‘reste deux jours [chez lui] dans le brouillard [sans qu]’il ne se passe rien entre eux’. Une histoire où se muent les identités, les voix, les circonstances qu’assume et performe Quignard mais où, écrit-il, ‘si l’oubli attaque la mémoire […], rien ne se consume en nous de ce qui fut seulement senti durant des années’ ; et c’est sur ce sentiment que ce somptueux petit récit se termine, évoquant, inextricables, tout l’érosif et tout l’émouvant de notre passage mortel : ‘Nue, aucune fesse au point que c’était étrange. Une suite d’os longue, souple, si légère, qui sentait bon, si douce sous les doigts. On voyait ses vertèbres sous sa peau comme des cailloux plus pâles. Ses longs seins étaient distendus. Aucun ventre. Le pubis était aussi dur que son genou. Le buisson était tout blanc. Une longue fissure pure. Un double pli délicieux, soyeux, onctueux, trempé, qui semblait presque aussi pâle que le buisson de neige qui se dérobait en partie à la vue. / Une violence soudaine la tendait comme un muscle. / Une voix qui sautait, qui s’élevait soudain à une hauteur inimaginable. Se perchait dans l’aigu durant deux ou trois heures de brusquerie et de folie. / Si nos cendres ne sont pas réunies dans une urne commune, nos noms seront joints dans les lettres creusées. / Alcyone répète : si mes os ne touchent pas les tiens au moins ton nom mon nom. / Si non urna litteris / Si non ossibus ossa meis / Nomen nomine.’

          Loin de l’idéologique, du politique, du théorisant, Il n’y a pas de place pour la mort plonge, librement, ouvertement, avec grâce et une grande générosité d’esprit, dans les foisonnants, infiniment explorables évènements de l’amour, des ‘choses du simple’, comme disait Bonnefoy, odeurs, textures, plantes, eaux, habitations, nos impulsions, nos désirs, tout le vaste mystère de nos trajectoires mortelles, enthousiasmes, doutes, peurs, visions, toute l’inconcevable et pourtant quelque part réelle et urgente gloire des corps et des esprits. Un livre, comme toute l’œuvre quignardienne, sans faute extraordinaire.

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