Christophe Marchand-Kiss (1964-2018) par Patrick Beurard-Valdoye

Les Célébrations

Christophe Marchand-Kiss (1964-2018) par Patrick Beurard-Valdoye

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Maintenant est passé : le météore Marchand-Kiss

 

Lors de sa soutenance pour l'obtention du grade de docteur, Christophe Marchand-Kiss avait usé à plusieurs reprises du Je. Comme il l'avait fait dans la rédaction de la thèse (sur la traduction). Ce fut farouchement critiqué par l'un des membres du jury, qui avait sans doute moins publié et moins traduit que lui.

Il y eut dans les répliques de Christophe Marchand-Kiss, la beauté du détour, du biais, de l'ailleurs et de l'incomplet.

Ce qui par dessus le marché irrita le membre du jury, fut que le bientôt-docteur avait remplacé les guillemets par un signe typographique s'en approchant. On comprend bien que ce jour-là, Christophe s'était présenté à ce rite initiatique parfois violent, un peu trop vêtu en auteur. Sous le courroux, la règle devenait loi, et la norme, morale.

C'était ne pas avoir saisi - comme l'explicitait Marchand-Kiss dans Alter Ego- que ce Je était autre chose. Un JEQUOI. Un Je follement tendu, presque à l'instar de Martin Buber, vers le Tu. Tu es Jequoi.

Quant aux guillemets, nous sommes nombreux à les contester ; à les mettre au rebut ; à la déchetterie. C'était programmatique chez Christophe Marchand-Kiss, dans cet essai - remarquable - sur les enjeux des arts poétiques vivants, dont le titre est : "Poésie" ? C'était sans doute parabolique dans cet extrait d'Alter Ego : "tracer deux droites, jamais droites, ça sinue, ça ne repose jamais, et si ça repose, c'est maintenant et maintenant est passé, deux droites avec doubles guillemets, deux droites menteuses qui à un moment de leur tracé forment le pli nécessaire pour se confondre se tendre s'exhiber se rendre".

Nous avons connu un poète de grand talent, érudit, joyeux, provocateur, lirant et délirant ; nous l'avons vu en des instants de génie. Nous avons connu un immense connaisseur de la poésie anglaise, allemande, américaine, néerlandaise et bien sûr française. Il faisait partie de ceux - plutôt rares - qui ont une approche élargie de la poésie, où l'écriture est d'abord un acte. Un acte d'essence politique. Testimony de Reznikoff était à cet égard pour lui un modèle.

Nous avons connu un homme de débat et de polémique souvent constructive, autant dans les conversations de café tardives, que dans ses textes soignés où il introduisit quelques outils de pensée contribuant à sortir la poésie française de l'impasse moderne et post-moderne :

- la remise en cause des genres. Lecteur de Pope et de Novalis, il émancipa le poème du genre qui emprisonne l'œuvre au nom du classement, et de l'index qui la domestique ; 

- le concept d'agencement, qui se substitue à celui - parfois déjà obsolète - de montage ;

- le rejet de l'opposition binaire entre prose et poésie. "Quand le poème s'écrit il n'a pas de forme et c'est pourquoi l'arrière gauche de la prose peut le déborder de la sienne : c'est effectivement à un débordement auquel je pense. ou à débord tout court. tout en liseré, dans la doublure, jequoi passe à l'orange".

Nous avons connu un traducteur qui osait, qui faisait vibrer la langue française, lui donnait l'énergie du poème. Sa traduction d'Une année dès lundi de John Cage (chez Textuel, et d'abord chez Héros-Limite) a fait, et fera date. Mais signalons aussi ses traductions de Melville, de Stein, de Yoko Ono, de Cummings.

Nous avons connu un directeur de collection chez Textuel (L'œil du poète), qui ouvrit avec élégance l'accès au public à plus de vingt grandes figures internationales radicales du XXième siècle poétique, par des monographies anthologiques. Il était en outre à deux doigts de convaincre cet éditeur de soutenir et d'assurer l'existence de la revue Nuit Grave, dont deux sommaires atypiques et anticonformistes avaient été soigneusement préparés, au sein d'un trio formant le comité de rédaction.

Nous l'avons connu en fin connaisseur de l'actualité des arts plastiques, proche des artistes plasticiens qu'il fréquentait assidûment.

Nous avons enfin connu un excellent biographe de Serge Gainsbourg (Textuel, Gainsbourg, le genre sinon rien, 2006), auquel il nous faisait parfois penser. Lorsqu'on regarde cette photo noir et blanc qui est en page de garde de l'ouvrage Alter Ego (Textuel, L'œil du poète, 2005), apparaît un beau visage mélancolique au regard évasif, qui semble surgi de la Mitteleuropa, ou du Black Mountain College. Et qui passe, fugitif. Météore.

Il n'y aura que ses livres pour nous indiquer le chant remuant de ce passage dans le ciel. Aléas (Le bleu du ciel, 2007) est un ouvrage d'arts poétiques abouti, y compris visuellement, agencé en inventaire des formes rhétoriques et genres littéraires. L'intime se mêle au collectif ; la parole sous-tend l'écrit.