Christian BERNARD (1950-2026) par Patrick Beurard-Valdoye

Les Célébrations

Christian BERNARD (1950-2026) par Patrick Beurard-Valdoye

 

 

 

Il ne l’a pas fait exprès. A priori.

Il nous a quittés le jour du cinquantenaire de la mort de Gaëtan Picon.

Christian Bernard qui, à Genève, aurait dit que Picon était décédé en septante-six, admirait son œuvre littéraire, et plus encore sa politique innovante en tant que directeur des arts et des lettres. On le connaît pour avoir dirigé « Les sentiers de la création » chez l’éditeur Skira. Où Picon édita La fabrique du pré de  Francis Ponge, disparu à son tour un 6 août…

Et le pré, Christian Bernard se le refabriquait lors de promenades le long de la Loire, comme il avait marché antérieurement le long de la Saône, puis de l’Arve.

Mais d’abord, jeune homme, le long du Rhin.

Printemps 1981, Strasbourg, bibliothèque municipale. Un trentenaire accueille les poètes et un public nombreux ; il est souriant, élégant, éloquent. Trois journées de lectures et performances, et des tables rondes en ville. L’organisation est impeccable – comme rarement à l’époque – rigoureuse. Christian Bernard a tout conçu, organisé avec l’équipe de la bibliothèque. Il introduit chaque auteur avec brio. Il possède une capacité rare à rassembler des tendances poétiques qui, à cette époque, s’évitent pour ne pas s’invectiver. Les poètes sonores figurent à côté des auteurs de la poésie blanche, de Michel Deguy ou de la « post-poésie » publiée chez P.O.L. Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy interviennent également. N’oublions pas le « régional de l’étape » Jean-Paul Klee, qui nous offre une performance comme on n’en voit guère en France, laissant coi à peu près tout le monde, en brûlant son livret militaire pendant qu’il déclame un poème-tract hostile à Giscard d’Estaing (nous sommes peu avant les élections présidentielles).

Bernard vient de la philosophie. Ancien étudiant de Lacoue-Labarthe et Nancy. Mais il divorce déjà de l’enseignement. Son objectif est de mettre en acte la pensée orientée vers les arts plastiques et la poésie. Il fait alors partie de la jeune équipe du magazine Avant-guerre, sur les arts, etc. (comme il y a « aux armes, etc. ») remarqué pour son sérieux teinté de l’esprit « eighties », et pour la qualité littéraire des textes, bref, qui renouvelle le récit sur l’art. Le comité rédactionnel se compose principalement de l’artiste Jean-Marc Scanreigh, de l’historien d’art Didier Semin et, bien sûr, du critique d’art Christian Bernard. Il s’agit rétrospectivement, d’une rampe de lancement.

Personne n’est surpris de retrouver Christian Bernard en Conseiller artistique régional. Il prend ses fonctions à la DRAC de Lyon en 1983. Il faut garder en tête toutefois que la poésie demeure son jardin secret, et l’arrière-pays d’une ambitieuse action artistique. Il affine alors une pensée poétique de la médiation artistique et de la politique culturelle. On le voit acheter en librairie beaucoup d’ouvrages de poésie, en plus des catalogues d’exposition et des monographies d’artistes. À l’époque nous ignorons pour la plupart qu’il écrit régulièrement. Je l’imagine pris d’un éclat de rire, voyant son recueil futur dans sa bibliothèque immense, entre ses chers Walter Benjamin et Thomas Bernhard. Mais non, il y aurait de surcroît, en n-1, Max Bense et John Berger.

Il réalise un travail de titan, poursuivant grâce à l’institution, sa pratique du terrain. Il a l’assurance, l’opiniâtreté et la « croyance en l’art » pour lui. Il a aussi des interlocuteurs désireux de réveiller l'offre en arts vivants. Cela va de soi dans les mairies où les chantiers sont impressionnants, à Grenoble, Saint-Etienne, Villeurbanne. Le soutien a lieu aussi dans des villes plus modestes, comme Saint-Priest (Centre d’art contemporain) ou Saint-Fons (« Lieu de Ressources artistiques »).

À Lyon aussi, où André Mure – l’Adjoint aux affaires culturelles – a bien l’intention de profiter de l’opportunité pour sortir la ville de sa torpeur culturelle. Thierry Raspail arrive pour s’occuper d’art contemporain.

Une des priorités est de former les élus aux arts plastiques, les collectionneurs et les médiateurs culturels. Des voyages d’études sont régulièrement pilotés par Christian Bernard, surtout en Allemagne ou à Venise. Des ambitions et des projets naissent de ces moments partagés.

Les résultats se font attendre. Christian Bernard a probablement saisi que son action serait plus efficace et plus gratifiante en un foyer artistique unique. Et qu’il éviterait le piège du cynisme, dans lequel, un à un, ses collègues plongent (surtout à partir de 1986). La Villa Arson est ce lieu d’espoir et de renouveau. Une école et un Centre d’art, l’idéal. Beaucoup d’expositions innovantes, parfois surprenantes. Le titre de l’exposition « Le désenchantement du monde », fait écho à La communauté désœuvrée de Jean-Luc Nancy paru peu avant.

Pour l’organisation des lectures de poésie et performances Christian Bernard sollicite Pierre Le Pillouër. Celui-ci décline par manque de temps. Mais la collaboration ne pouvait de toute façon voir le jour sans que le grand amphithéâtre ne fût mis aux normes pour accueillir un public.

Dès 1991, Christian Bernard conçoit le futur Musée d’art moderne et contemporain (MAMCO) de Genève. Il sera son grand œuvre, inauguré en 1994. Il va en être le directeur jusque fin 2015. Le MAMCO est également ouvert aux poètes durant son mandat, invités à y performer. Il faut aussi signaler l’extraordinaire et singulier programme éditorial du MAMCO.

Il faudrait davantage d’espace pour détailler le travail mené dans et par ce musée, revenir sur la constitution d’une collection. Je mentionnerai seulement cette réflexion sur la mémoire du spectateur. Christian Bernard et moi en avons longuement parlé, car cette mémoire – ou plutôt ces mémoires – est un enjeu dans les arts poétiques, dans la tension créée entre le texte et la lectrice ou le lecteur.

Il a pris le parti de s’adresser prioritairement aux habitué*es – les genevois*es, mais pas seulement – qui entrent au MAMCO avec leurs souvenirs d’expositions précédentes, d’œuvres accrochées à des emplacements précis. Le commissaire d’exposition suscite la réminiscence. Telle œuvre est accrochée ici pour dialoguer avec une autre vue antérieurement au même endroit.

Il y eut aussi parallèlement, ou ensuite, les manifestations artistiques du « Printemps de septembre » à Toulouse, et le commissariat du Pavillon français à la Biennale de Venise (Claude Lévêque, 2009).

Et puis un recueil survint. Petite forme, aux éditions Sitaudis, en 2012. Des sonnets. Des sonnets ? Oui, mais les quatorze vers sont bousculés, grignotés. Bernard relance l’éventuelle validité de la vieille forme fixe (vers non rimés ni comptés) comme reflets aux turpitudes contemporaines ; au désagrégement de l’esprit par le dictat de la rentabilité, de l’utilité, et de l’effacement de l’haptique. Mais aussi comme reflet de sa grande mélancolie, que l’on a d’ailleurs pu davantage déceler dans son dernier recueil Elégies anciennes (L’Atelier contemporain, 2025).

Cette forme mémorielle du commun – le sonnet – permet de maintenir le fil tendu – le méridien – avec chaque personne aux prises avec cette petite chose fragile. Christian Bernard nous avait déjà habitués à ces « petits rien » par l’envoi postal depuis Genève – adresse écrite à la main par ses soins – de minuscules plis agrafés de 16 pages à l’enseigne Walden n press. Ces opus superbement designés par Ho-Sook Kang, faisaient paraître tantôt des poèmes de Christian Bernard, tantôt des textes d’invités. Nous avions donc lu certains sonnets de Christian, nous le savions poète, et c’est ainsi que l’Académie française lui décerna, il y a bien peu, son grand prix de poésie.

Christian avait encore fait un cadeau au public français.

Ces publications sous le manteau se sont métamorphosées en un livre diffusé en librairie, pour une grande cause. Un véritable volume parut. Le label devint Walden n. Et c’était pour les Sonnette/Sonnets de Walter Benjamin, en 2021. Pourquoi donc n’avait-on pas jusqu’alors publié les sonnets traduits de Walter Benjamin ? Permettez-moi de renvoyer aux détails de cette « affaire » sur Sitaudis.fr

Il me semble en tout cas que rien ne pouvait amuser davantage Christian Bernard, que de mettre au jour ces sonnets – jusqu’ici inconnus, écartés même (en France) – d’un « philosophe ». De sorte qu’il faille relire son œuvre de penseur et de critique, sous l’éclairage de cette réalité. Mais qui ferait cela ?

Une anecdote pour finir. Tombé par hasard sur le poète Léon Deubel mort en 1913 – à propos duquel Walter Benjamin a écrit une recension – je remarquais, interrogeant les uns et les autres, à quel point il était sorti des esprits. Posant la question à Christian Bernard aussi, celui-ci a contrario connaissait. Je m’en étonnai. Il me raconta que sa grand-mère habitait dans une rue de Belfort parallèle à la rue du poète Léon Deubel. C’était pour la même raison que ce nom de Deubel ne m’était pas étranger. Nos grand-mères étaient donc voisines.

Christian était fier de ses grands-parents ouvriers. La dignité des ouvriers, ajouta-t-il indéfectiblement.