Marcel COHEN (1937-2026) par Marc Blanchet
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À vous Marcel Cohen, ce texte écrit en Espagne, loin de vos livres, pas de leur lecture
Écrire sans chercher à faire œuvre ni s’inscrire de manière visible et revendiquée dans le grand courant de la Littérature, mais plutôt privilégier la parution de livres comme les bornes d’un chemin d’observation : Marcel Cohen s’est appliqué à ce travail. Son étude du monde lui a demandé, par nature et expérience, d’éconduire toute fulgurance de style, tout contentement, pour procéder à une recension de faits et de situations, où le savoir historique croise l’anecdote, où les nouvelles du jour, revisitées, réécrites, apparaissent en marge de l’Histoire commune comme autant de regards sur le passé et le présent.
Si cet enfant de la Shoah n’a pas cru en la fiction, il n’a cessé de croire aux vertus de la narration. Écrire, c’est raconter, choisir de reprendre un matériau, « brut » parfois (article, témoignage, lectures diverses), pour lui donner une forme nouvelle, dans le principe d’une écriture à l’écart de la psychologie ou d’une frénésie interprétative.
Cette façon d’écrire, qui change une « donnée » en une nouvelle archive, rejoint un vaste pan de la littérature contemporaine, et surtout, dans la convocation d’un penseur comme Aby Warburg, met l’auteur face à un immense mur où livres et écrits de toutes sortes croisent des images, photographies, d’actualité ou pas, peintures (et là le nom du génial peintre espagnol Antonio Saura apparaît). Un livre d’images et de mots qui fait l’humanité.
En privilégiant coïncidences et étonnement, Marcel Cohen a exploré des informations ou des propos, dans une écriture qui inclut et met en échos des citations. Un plaisir de raconter peuple ces écrits, réunis dans des Faits, des Détails et de nombreux petits livres du même esprit, avec une constante : ne pas chercher à inventer, préférer l’existant, et pour cela le repérer, le noter dans des carnets.
Ne pas chercher à vivre en écrivain mais en écrivant, tenter de sortir de ces figures littéraires qui désirent éclairer le genre humain. C’est toutefois à ce dernier que s’est intéressé Marcel Cohen, ne procédant à rien d’autre qu’une collecte. Elle n’aura cessé de nous intéresser, nous fasciner, et bousculer quelque peu la figure de l’auteur dans le paysage français.
Individu du retrait, pas absent d’une disponibilité médiatique, Marcel Cohen n’était nullement un auteur prométhéen. Il s’est voué — son expérience d’enfant caché lors de la seconde guerre mondiale et la mise à mort du peuple juif en est l’amorce — à transcrire les aventures de l’homme moderne, diffractées dans la presse et la télévision.
Cette position d’observateur s’est nourrie de nombreux voyages, souvent à bord de cargos, dont on sait qu’ils furent effectués avec son épouse Jacqueline Oliero-Cohen, qui a dirigé pendant trente ans la galerie Stadler à Paris et dont la rencontre a permis à Marcel Cohen de fréquenter, entre autres, l’artiste Antonio Saura*.
Aucune écriture à partir d’une position exotique, plutôt la conscience européenne des petites et grandes histoires d’une partie de l’Occident. Marcel Cohen n’a cessé d’enregistrer la réalité. Dans une écriture non pas blanche mais mesurée, ce « piéton de Paris » a veillé, avec ce qu’il faut de traits d’esprit et d’apartés discrets, que cet enregistrement ne soit pas recouvert d’une quelconque nostalgie (pas de glas de fin du monde). Il lui a préféré l’immédiateté d’une modernité, en en racontant les objets (comme Walter Benjamin), et par là-même leur usage, au sein de notre, de nos sociétés — jusqu’à inscrire ce travail d’écoute et d’écriture dans une conscience d’époque.
Si on peut parler avec précaution de « démarche », il importe au sujet de cette écriture portée par un humour pince-sans-rire d’indiquer qu’elle éconduit la forme journalistique pour se porter du côté de la littérature, en consignant ces enregistrements dans l’espace du livre. À des détails, des faits, les livres de Marcel Cohen donnent une vie autre, chaque volume étant numéroté comme l’élément d’une suite — autant d’archives visibles (et lisibles) d’un homme intéressé par ce qui se passe autour et au-delà de lui.
Cette « mesure de l’homme », Marcel Cohen l’a redéfinie sans concept ni intention. Elle est donnée en partage pour que, malgré la modestie souhaitée, nous puissions déplacer notre regard sur ce qui nous entoure, que l’Histoire ou l’investigation personnelle parfois redélivrent. Un relevé de terrain infini qui passe par le constat que « l’on n’en finit jamais avec le passé », et qu’y retourner, comme écrire à son sujet, permet d’en sauver quelque chose.
Par ce travail de mémoire, cette foi aussi dans le livre, Marcel Cohen est un héritier de la Mitteleuropa. Elle se manifeste dans son histoire et les événements terribles de la Modernité, également dans sa maîtrise de la forme brève, du trait d’esprit, qui passe par une traversée des villes et une saisie quasi-photographique.
C’est peut-être une tâche de la littérature aujourd’hui : rendre au monde, par l’écriture, ce qui fut lu, faire de la Littérature l’écriture d’une lecture. Marcel Cohen a vécu cette nécessité. Ses livres sont là. Désormais, nous venons après. C’est un très bel héritage, pour poursuivre, écrire, lire — parfois comprendre.
* Ne le connaissant pas, lui écrivant un jour suite à un texte publié dans la revue Europe, non repris en volume, où il déplorait l’absence de rétrospective parisienne du peintre espagnol, il m’a invité à lui rendre visite avec « une valise à roulettes » pour me faire don de plusieurs catalogues de Saura. Ce fut le début de plusieurs rencontres et échanges. J’ai par la suite retrouvé une telle générosité chez le critique d’art et commissaire d’exposition Alfonso de la Torre, cette fois-ci au sujet du peintre Manolo Millares, autre passion commune à Marcel Cohen et à moi, autre figure de l’art abstrait espagnol d’après-guerre, qui passe par la ville de Cuenca où Marcel Cohen s’est rendu plusieurs fois avec son épouse pour visiter Antonio Saura. Enfin, je voudrais manifester ma reconnaissance auprès de Marcel Cohen pour son enthousiasme envers mon travail photographique, lui qui a écrit brillamment sur tant d’artistes — je lui dois ma découverte d’Urs Lüthi. Cf Rencontres et partis pris : écrits sur l’art 1976-2020, éd. L’Atelier contemporain.
