Fuir par Thomas Dunoyer de Segonzac

Les Incitations

28 sept.
2026

Fuir par Thomas Dunoyer de Segonzac

 

 

 

Cette nuit endormi je me suis suis légèrement pissé dessus en pensant à des tubes de peintures que je devais vendre (j'étais vendeur dans un centre commercial), et j'ai pensé peu après avoir ouvert les yeux : merde, c'est encore Katalin Molnar :

 

« Le cœur me bat dedans le corps tresfortement et suys en effroy.

 

En tel estat de paour et de anxiété sus ledict paroi comme sus cheval je m'asseoids.

 

Et là, baissant la teste, je voys le sol veritablement tresloing. »

 

 

Voici l'image du rêve que je faisais en quelques mots : je suis dans un couloir du gigantesque Centre commercial Italie 2 dans le sud de Paris, et je vois un homme se diriger vers moi d'un pas vif, il a l'air en colère, un autre le suit de près avec la même attitude, et moi j'ai dans les mains des tubes de peinture à vendre, et je suis pris de panique. Et je tombe du lit. Je fonds, puisque je me pisse dessus. 

 

Je lis Büchner : 

 

« …. il aurait voulu courir après le soleil ; au fur et à mesure que les objets se chargeaient en ombres, tout lui paraissait comme un rêve, si repoussant... » Et ça sort de partout. 

 

Peut-être qu'à force de lire je me suis préparé à fondre ? 

 

Quand je dis pisser, c'était modéré, mais c'était quand même un début de fuite, c'est inquiétant. J'ai passé tout ça dans ma tête, comme une vague qui s'écrase à travers un mur, toute la journée. Qu'est-ce que ça signifie ? Est-ce que ce que je lis me fait fondre ? 

 

Papasquiaro me mouille après la pluie de Lenz : 

 

« Au moment précis où 1 chanson à la mode mêle sa cadence

à la singulière percussion de la pluie

& où s'instaure 1 ordre fatalement éphémère

assurant le triomphe

         des cheveux en désordre /

                  des immenses yeux mouillés »

 

Ou alors, la bombe dans moi c'est les échanges de textes par messages (téléphones, applications). C'est une pluie dans moi parce que ça me crève tous les nuages.  Il y a deux jours j'ai échangé des mots très durs avec quelqu'un de très puissant, un grand féodal de l'art contemporain, combat perdu d'avance : les rapports d'exploitation, etc. J'ai pris des coups inutiles, pensant dans la poussière à la voix panthère perchée de Freddie McKay récitant : 

 

« I'm a free-eee, 

I'm a free man
I'm a free-eee, 

I'm a free man». » 

Mais au point de me réveiller comme ça ? 

 

Ou alors c'est un rêve ? De la sueur trop forte ? 

 

La langue du pouvoir déplaçant des organes dans moi, il s'agit alors peut-être en sur-lisant tout le temps de cramer par où ça passe. Mais alors cramer comme pour détruire, ou comme pour rendre un bateau flottable ? J'y pense, et je regarde en rêvant doucement un petit bateau d'enfant qui vogue, merveilleux. 

 

J'entends dire à la table à côté : « Pour l'instant il est complètement dépassé. ». Puis je lis : 

Cet enfant n'a pas l'air de comprendre ce que c'est une question. 

 

Qu'est-ce que c'est comprendre une question ? Je lis presque toujours comme si je tombais dans les vapes, je ne comprends rien, je glisse contre, je me rappe contre en tombant et c'est une façon de fuir le monde. 

 

« ...qu’est-ce qui galope dans moi ? 

c’est cela de voir ces gens si avides et si timides 

à demi-mangé dans la pénombre 

aux trois-quarts mangé dans la pénombre 

presque tout mangé dans la pénombre 

si ce n’est des plis de vêtements bavés 

dans la poussière et qui se lèvent pour 1 seul geste 

(Ana Gaïotti, Rage)

 

 

Déplacés. Nous mangeons les poissons, alors c'est comme lire un livre, c'est un mouvement qui s'arrête et fait le pivot, de manière un peu louche. Je pense à un Sound System auquel j'ai été au début de l'été, entourés de flics au début, rincés par des hordes de flics à moto à la fin pour nous faire fuir. C'était comme être un légume sec qu'on rince, traversé de toutes parts. Dans ma tête une belle chanson s'écoule et me sort par les trous de nerfs.  Et Frédéric Bruly Bouabré qui m'a tant marqué cet été et qui revient :


« Ô ! Heureuse sensation

du corps décontracté

qui se trouva, par cette 

libation glaçée et sucrée

brusquement vidé des 'véritables fatigues' 

d'un long voyage ! »

(Dans le sidérant Paris La Consciencieuse Paris la guideuse du monde ).  

 

C'est une vie complètement différente tout près de nous, mais il faut réussir à faire le pivot. 

Qu'est-ce que c'est que se frotter aux hautes autorités, les reprendre. Leur parler avec l'épée enflammée de la vérité dans la main. Le diamant dans la tête qui rougeoie, se marre doucement quand tout foire, devient orange, puis bleu, attend la suite.  

 

 

À lire : 

Ana Gaïotti, Rage, pariah éditions (2026)

Frédéric Bruly Bouabré, Paris La Consciencieuse Paris la guideuse du monde , Faro (2020)