Une journée parisienne avec Joseph et Sarkis par Patrick Beurard-Valdoye

Les Incitations

26 oct.
2026

Une journée parisienne avec Joseph et Sarkis par Patrick Beurard-Valdoye

 

 

                          

 

 

rien qu’une feuille 

agaçante au 25 ème salon de Mai

dans les salles Wilson emplies de

peintures et de sculptures

 

un format paysage papier de peu

provenant d’une boucherie

– son père était boucher –

agrafé à une cimaise

la belle affaire

 

l’artiste qui ne veut pas signer

finit par obtempérer

inscrivant SARKIS tout

en bas à droite

 

les passants irrités ou intrigués

lisent en lettres capitales

CONNAISSEZ-VOUS JOSEPH BEUYS ?

 

bien sûr ils ne connaissent pas

une jeune critique d’art se lamente

dans son papier

le milieu s’y intéresse

Joseph Beuys mais bien sûr

 

* * * * *

 

par tram depuis « Quand les

attitudes deviennent forme »

– Krefeld – jusqu’à « Eurasiastab »

– Düsseldorf – où Sarkis

demanda au gardien

quand l’expo allait débuter

:  Elle est déjà en cours

Herr Beuys vient chaque jour

modifier compléter déplacer

 

– Work in Progress –

c’est un comble

 

il gagna l’Akademie des Beaux-Arts

le sit-in des étudiants avec enfants

noble attitude de Prof. non grata

Beuys et ses boîtes en bois

« Intuition » en tirage illimité

– dont trois offertes à Sarkis –

vendues trois fois rien pour

nourrir les manifestants

 

au retour sous le choc encore

il décida de célébrer

Joseph au salon de Mai

 

: Ça a déclenché quelque chose

dit Sarkis ravi 55 ans plus tard

– une vie enchaîne les dettes –

 

il est sollicité par le CNAC

son directeur Blaise Gautier le charge

d’être le messager entre Joseph

Beuys et l’équipe du Centre

 

* * * * *

 

Sarkis et la troïka attendent à Orly

derrière la barrière douanière

passeport en main les passagers

s’avancent parmi lesquels Joseph

 

qui jette par-dessus le sas la veste

de l’uniforme en feutre puis

le pantalon atterrissant aux pieds

de Sarkis – 19710 première action

du Rhénan-de-la-Meuse sur sol français –

 

famille Beuys avec Sarkis dans une auto

commando du CNAC dans l’autre

filent au 11 rue Berryer

l’hôtel Salomon Rothschild visité

en détail avec perspective d’expo

et achat par le musée

 

il fait froid ce soir-là rue Berryer

à la recherche d’un restaurant

– enfin des frites pour les enfants –

 

quand Joseph lance sur le trottoir

une veste en feutre suivie du pantalon

offrant à Sarkis

ce multiple en filz numéroté

 

mais la cassure s’est produite avec la

troïka du CNAC dans l’après-midi

: Je ne montrerai rien à Paris

cherche-t-il la petite bête ?

 

* * * * *

tout est parti de travers

édifice engoncé telle l’Akademie

avec ses fonctionnaires feutrés

sur la réserve il ne veut

plus d’expos claquemurées

emmurées dans du silence-radio

 

le trou des Halles l’excite

la situation politique

les convoitises immobilières

ce réacteur de la ville où

le Président construira son

musée d’art moderne

 

Joseph veut engouffrer son art

et sa parole dans le ventre de Paris

être au cœur du problème

faire son « Orlando furioso »

en plein décombres

 

veut qu’exposition et discussions

imbibent cette faille sociale

faisant remonter boue sens et forme

de la pensée

 

le commissaire d’expo un temps

pressenti écrit à Blaise Gautier

 

: Ce serait là concrètement

un événement propre à changer

la situation artistique à Paris

 

Joseph voit-il déjà un défilé

carnavalesque d’étudiants habitant

leur costume de feutre ?

ou son université FIU de la

création supplantant la béance

implantant la démocratie directe ?

 

la jeune administration de l’invu

prend peur et se raidit

hantée par de vieux fantômes

 

Meister Beuys sent de multiples

résistances sans mesurer celles

inavouables contre le Centre Beaubourg

face auxquelles Germain Viatte et Blaise

Gautier sont vent debout

 

pas moyen de mettre la main sur la clef

le sésame des Halles reste clos

 

il prend donc congé de dépit

la famille Beuys finit le séjour avec

Sarkis en bateau-mouche et

trouve refuge au jardin des Plantes

où Joseph énonce en latin chacun

des noms botaniques

 

(In memoriam Christian Bernard
« Prenez garde : notre histoire perd la mémoire » 
Étoile éteinte)