Une journée parisienne avec Joseph et Sarkis par Patrick Beurard-Valdoye
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rien qu’une feuille
agaçante au 25 ème salon de Mai
dans les salles Wilson emplies de
peintures et de sculptures
un format paysage papier de peu
provenant d’une boucherie
– son père était boucher –
agrafé à une cimaise
la belle affaire
l’artiste qui ne veut pas signer
finit par obtempérer
inscrivant SARKIS tout
en bas à droite
les passants irrités ou intrigués
lisent en lettres capitales
CONNAISSEZ-VOUS JOSEPH BEUYS ?
bien sûr ils ne connaissent pas
une jeune critique d’art se lamente
dans son papier
le milieu s’y intéresse
Joseph Beuys mais bien sûr
* * * * *
par tram depuis « Quand les
attitudes deviennent forme »
– Krefeld – jusqu’à « Eurasiastab »
– Düsseldorf – où Sarkis
demanda au gardien
quand l’expo allait débuter
: Elle est déjà en cours
Herr Beuys vient chaque jour
modifier compléter déplacer
– Work in Progress –
c’est un comble
il gagna l’Akademie des Beaux-Arts
le sit-in des étudiants avec enfants
noble attitude de Prof. non grata
Beuys et ses boîtes en bois
« Intuition » en tirage illimité
– dont trois offertes à Sarkis –
vendues trois fois rien pour
nourrir les manifestants
au retour sous le choc encore
il décida de célébrer
Joseph au salon de Mai
: Ça a déclenché quelque chose
dit Sarkis ravi 55 ans plus tard
– une vie enchaîne les dettes –
il est sollicité par le CNAC
son directeur Blaise Gautier le charge
d’être le messager entre Joseph
Beuys et l’équipe du Centre
* * * * *
Sarkis et la troïka attendent à Orly
derrière la barrière douanière
passeport en main les passagers
s’avancent parmi lesquels Joseph
qui jette par-dessus le sas la veste
de l’uniforme en feutre puis
le pantalon atterrissant aux pieds
de Sarkis – 19710 première action
du Rhénan-de-la-Meuse sur sol français –
famille Beuys avec Sarkis dans une auto
commando du CNAC dans l’autre
filent au 11 rue Berryer
l’hôtel Salomon Rothschild visité
en détail avec perspective d’expo
et achat par le musée
il fait froid ce soir-là rue Berryer
à la recherche d’un restaurant
– enfin des frites pour les enfants –
quand Joseph lance sur le trottoir
une veste en feutre suivie du pantalon
offrant à Sarkis
ce multiple en filz numéroté
mais la cassure s’est produite avec la
troïka du CNAC dans l’après-midi
: Je ne montrerai rien à Paris
cherche-t-il la petite bête ?
* * * * *
tout est parti de travers
édifice engoncé telle l’Akademie
avec ses fonctionnaires feutrés
sur la réserve il ne veut
plus d’expos claquemurées
emmurées dans du silence-radio
le trou des Halles l’excite
la situation politique
les convoitises immobilières
ce réacteur de la ville où
le Président construira son
musée d’art moderne
Joseph veut engouffrer son art
et sa parole dans le ventre de Paris
être au cœur du problème
faire son « Orlando furioso »
en plein décombres
veut qu’exposition et discussions
imbibent cette faille sociale
faisant remonter boue sens et forme
de la pensée
le commissaire d’expo un temps
pressenti écrit à Blaise Gautier
: Ce serait là concrètement
un événement propre à changer
la situation artistique à Paris
Joseph voit-il déjà un défilé
carnavalesque d’étudiants habitant
leur costume de feutre ?
ou son université FIU de la
création supplantant la béance
implantant la démocratie directe ?
la jeune administration de l’invu
prend peur et se raidit
hantée par de vieux fantômes
Meister Beuys sent de multiples
résistances sans mesurer celles
inavouables contre le Centre Beaubourg
face auxquelles Germain Viatte et Blaise
Gautier sont vent debout
pas moyen de mettre la main sur la clef
le sésame des Halles reste clos
il prend donc congé de dépit
la famille Beuys finit le séjour avec
Sarkis en bateau-mouche et
trouve refuge au jardin des Plantes
où Joseph énonce en latin chacun
des noms botaniques
(In memoriam Christian Bernard
« Prenez garde : notre histoire perd la mémoire »
Étoile éteinte)
