Pierre Vinclair - Le mot juste par Marc Wetzel

Les Parutions

28 oct.
2026

 Pierre Vinclair - Le mot juste par Marc Wetzel

 Pierre Vinclair - Le mot juste

 

 

 

  "Le poète est parvenu à s'extraire suffisamment du jeu et de ses règles, pour en imaginer aussi d'autres usages, là où les autres joueurs n'osent pas rêver, peut-être de peur de perdre le point."(p.59)

  Pierre Vinclair veut ici tirer de sa pratique poétique occasion de "dire quelque chose sur le langage". Et en profite pour, ambitieusement, nous dire quelque chose sur son épistémologie, sa politique, son esthétique et sa métaphysique. Oui, on a bien lu, son émergente, vive et neuve métaphysique. Qui occupe la deuxième des quatre insolentes, pétulantes et intelligentissimes parties composant ce livre. Voici comment.

 

   D'abord, la poésie (donc aussi la sienne) est ainsi caractérisée : un agencement singulier de mots dans lequel un compositeur de phrases ouvre indéfiniment les significations aux (et en même temps contre les) figures formelles de leur vie (première partie). Une construction verbale particulièrement attentive à sa matière linguistique, et qui, en explorant les possibles du langage, enrichit de possibles concrets le jeu réel de la vie : la poésie est ainsi rien moins que "le langage en tant que sujet" (deuxième partie). Elle est aussi, permettant d'entendre la langue hors-pouvoir, le risqué moyen (pour l'auteur et son lecteur) de devenir au mieux sujet de sa propre langue (troisième partie). Enfin, elle est optimale "liberté dans la syntaxe". Elle est la puissance de jouer de l'humaine puissance d'invention de phrases (dernière partie), ludique - comme une lapidation userait de volants de badminton - et héroïque - comme une farouche réclusion dans la plus ancienne et mystérieuse salle des machines de la propulsion d'humanité : la syntaxe. L'ordre secret dans lequel les mots nous font comprendre ce qui les dépasse. 

 

   Comme travailler est faire quelque chose de quelque chose pour quelqu'un, parler est, dit Aristote, dire quelque chose de quelque chose à quelqu'un. Ce qui place le langage ("l'ensemble des phrases possibles", dit Vinclair), entre monde des choses (un monde naturel des corps dont le langage extrait, articule et lie des choses) et monde des quelqu'un (un monde social où des conventions d'échange sensé usent de signes permettant de nous entendre sur ce qui est, peut et doit être). L'auteur décide seulement de nommer "chaos" ce réel en soi dont la nature tire les corps qu'elle est (monde toujours déjà là et inaccessible, qui "nous angoisse et nous fait jouir") et "politique" cette pointe réflexive du monde social où celui-ci agit sur ce qu'il (et ce qui l') institue. Toute "politique du langage" prend en compte les situations propres du langage et du politique : d'abord ce chaos dont les corps naturels doivent sortir sans pourtant pouvoir surgir du néant, ensuite ce monde de phrases (ce langage) qui ne peut accueillir ces corps naturels sans en articuler lui-même les signes, ce monde social dont les structures, les formes instituées, supposent le langage sans pouvoir s'en déduire (contrat social et volonté générale étant pour Vinclair fictions sans pouvoir causal), enfin l'activité politique qui n'est jamais simple commentaire des institutions sociales (et moins encore des simples signes de leurs exercices), mais exercice d'auto-modification réfléchie des structures de la vie instituée. Ces quatre strates de réalité sont plutôt cinq (chaos, nature, langage, structures sociales, vie politique), et l'on saisit alors (première partie) la prétentieuse faiblesse du wokisme, d'un simple "éveil" politico-branché aux signes d'injustice sociale, "enthousiasmé par sa propre indignation". Laissant le chaos à sa  (primordiale) fertilité, l'auteur énonce ceci : de même que les corps naturels ne peuvent seuls produire ni organiser les signes du langage (dont la syntaxe est irréductible émergence), de même ceux-ci ne peuvent à leur tour engendrer ni soutenir la vie instituée de la société (dont les structures s'auto-instituent dans des mots, mais jamais seulement par eux) : il ne suffit jamais alors, politiquement, de laisser agir le langage (et sa bavarde imprécation, comme son anarchique fécondité) sur les structures sociales, mais bien de le faire agir sur ce qu'on aura d'abord su vouloir comprendre et changer d'elles. L'activité politique parle, mais la "parole politique" n'est par elle-même pas plus magiquement active que commenter un symptôme ne peut en changer les causes ("on ne fait pas de politique en légiférant sur des symptômes", p.26). On ne transforme pas plus l'ordre social en agitant des concepts qu'on ne composerait un ordre linguistique en maniant des choses (choses qui ne sont dans la nature que signaux mutuels, non signes réglementairement construits). La "bataille culturelle" associée (qui dresse barricades sur réseaux sociaux) permet seulement aux "petits faiseux" de "se blanchir de leurs péchés, par la grâce du discours radical" (p.111) ; mais jamais langue de bois (et son si susceptible sérieux, sa peur de l'ironie) n'aura réveillé langage de lui-même, et l'éveil aux signes de ce qu'on dénonce n'est que magie conjuratoire de ses injustices. Que faudrait-il, dès lors, pour qu'agir sur ce qu'on dit permette de réellement penser ce que l'on vit, et de faire valoir ce que l'on pense ?

 

   Interpréter les signes ne fait pas comprendre le sens. Si la nature n'a pas besoin, elle, de "comprendre" ce qu'elle fait d'elle-même pour se reproduire, le langage, à l'inverse, ne reproduit de sa vie que ce qu'il en aura fait comprendre. Et, s'il devient clair qu'on ne révolutionnera jamais l'ordre social par simple discussion politique, il reste évident  qu'une liberté résolue dans la syntaxe change le rapport du langage à lui-même : dans le pur effort d'écrire, de composer des phrases qui décontenancent leur propre pouvoir de prolifération (une des vinclairiennes vertus de la poésie, à lui pourtant si peu weilien, est son pouvoir de "décréation" du sens), on éduque à sa propre perplexité la puissance  d'auto-exploration du langage. Si l'anarchisme politique n'a pouvoir révolutionnaire que dans son délire verbal, l'anarchisme verbal, lui, gagne travail révolutionnaire dès que celui-ci veut bien assumer son exclusivité poétique.

 

    La "société" ne sait contrôler la dangereuse prolifération du langage qu'en neutralisant son équivocité (par la science, qui "réduit le sens à un jeu de structures", et "loupe le miracle qui a lieu dans chaque phrase réelle" (p.87) ; par le droit, dont le langage arbitre univoquement l'auto-continuation de la société ; par la technique, qui fait taire la nature dans les procédures mêmes de ses exploitation et gestion d'elle). Le pari de Pierre Vinclair est la chance que la poésie donnerait au langage de redevenir son propre sujet, comme, dit-il benoîtement (mais formidablement, p.88), l'inconscient est la chance du chaos de devenir sujet, la conscience est celle de la nature, et la politique celle de la société !  Voilà sa métaphysique-express : "Par l'inconscient, la conscience, la poésie, la politique, chaque domaine ontologique (respectivement donc, le chaos, la nature, le langage, la société) s'altère et se meut" (id.). Qu'on laisse donc la seule politique changer la société, et la seule poésie changer le langage, sans fantasmer une "politique du langage", qui ne serait qu'une ... poétique auto-transformation de la société !

 

   On attend des développements à venir sur la nature du chaos, sur la compatibilité du nominalisme (qui dénie l'être à tout ordre général) avec une théorie faisant du langage une strate ... ontologique, sur l'essence de cette "vie" (ce pouvoir d'aménager ses propres moyens de devenir) que l'auteur prête (plus proche de Schopenhauer que de Whitehead) à ses quatre ordres de réalité, mais notre virtuose "auto-anthropologue" (au sens où, écrit-il, il décrit ce qu'il doit bien croire du langage pour savoir faire la poésie qu'il fait) "creuse" ici, jubilatoirement, notre sol pensant.

 

 

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