Geoffrey Squires - Littoral par Tristan Hordé
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Geoffrey Squires (né en 1942 en Irlande), outre ses poèmes, a traduit des textes d’irlandais ancien et le poète persan Hâfez quand il résidait en Iran. Littoral est le septième volume traduit par François Heusbourg, aux éditions Unes, à quoi il faut ajouter, en 2024, un choix de poèmes. Une note des éditions Unes précise que Littoral est le premier ensemble d’un groupement qui devait paraître sous le titre Poèmes sans titre. Il s’agit de poèmes, avec Pastoral, écrits après des voyages en Grèce, évocateurs de lieux qui ne sont jamais décrits, comme si n’en pouvaient être conservées que des impressions. Le lecteur chercherait en vain à reconstituer ce qui a été vu, il peut seulement imaginer des espaces méditerranéens.
Le premier poème introduit à une poésie sans je, seul intervient un observateur distant qui fait part de sensations qu’éprouverait n’importe qui à la même place. Il découvre la lente venue du jour au bord de la mer, les ombres subsistent, aucun lieu défini n’est visible : la proximité de l’eau et la quasi absence de lumière change les formes au point que, pour un temps, les choses ne peuvent être nommées pour ce qu’elles sont ; elles sont là et en même temps ont pris en elles ce qui appartient à l’eau. L’hésitation est restituée à plusieurs reprises par l’apparence marine de ce qui n’a pas de forme (des « flaques […] d’ombre »), par deux séries de trois adjectifs dont l’un renvoie à la présence de la mer : « intense aqueux trompeuse » pour la lumière, « bizarres tordues, marines » pour les branches. Les ambiguïtés disparaissent avec le lever du jour, le passage de la fraîcheur à la chaleur et, comme si le regard un instant abusé retrouvait sa fonction, les choses deviennent visibles, à leur place.
Voyant ce que l’on voit ce qui est vu
Et tout est là maintenant sans prévenir
totalité du monde rien ne manque ou ne fait défaut
rien à combler
chaque élément petit détail
La lumière cependant ne suffit pas pour que le lieu — le littoral — soit donné entier. Ce qui appartient au connu peut être à la fois présent et invisible, comme le sont les insectes dont seul le bruit confus, la « rumeur », est audible pour l’observateur. Beaucoup plus insistants, les bruits produits par les cigales n’empêchent pas qu’elles restent invisibles, « omniprésentes bruyantes agaçantes ». Le dernier adjectif, comme d’autres auparavant, assure d’une présence vivante de l’observateur, qui n’est pas neutre. Les bruits des animaux, seuls, rompent de manière continue le silence lié à la chaleur et accroissent peut-être le sentiment que rien ne semble avoir un sens autre que d’être là. Ces choses que la lumière révèle à la vue, ces insectes et leurs bruits analogues à la parole, tout existe sans la présence humaine, sans les regards humains, « c’est là l’a toujours été […] que l’on y soit ou pas ».
Sur le littoral, ce lieu indécis qu’est le bord de la mer, la chaleur est si forte que les humains y sont absents, et cette absence accuse fortement le sentiment de séparation d’avec les choses. La ville est inerte, « personne nulle part », tout est immobile, le temps même semble arrêté, ce qui peut apporter l’impression que tout restera sans changement, d’où « une forme de réconfort // qui ne veut rien dire. Ne garantit rien. » Les choses sont là et ne bougeront pas : on part, on revient et tout est en place.
Montagnes au loin collines
une route ici ou là
petits champs fumée qui les traverse
ciel bleu virant au vide
Peut-on alors (se) poser des questions ? « on savait qu’il n’y aura jamais de réponses » tant l’immobilité semble les rendre inutiles. Pourtant, le littoral, c’est aussi la mer, et c’est de la mer que vient le mouvement, régulier, monotone, au point qu’il est peu perceptible, toujours « une longue houle lente », autre manière de continuité rassurante. Mais le jour passe et cet équilibre si assuré des formes est fragile : il disparaît complètement avec la nuit, « terre et ciel ensemble disparaissent ».
Les poèmes de Geoffrey Squires sont éloignés d’une humanisation de la nature, sans cet afflux d’images anthropomorphiques qui prétendent faire de la nature un lieu lyrique. Syntaxe et lexique ne défont pas les règles, ce qui n’empêche pas les recherches formelles ; il faudrait analyser ce que fait l’auteur avec l’anglais, indiquons au moins que la traduction le restitue souvent de manière heureuse : par exemple, pour « a boat bumps » est proposé « une coque cogne ». La lecture de Littoral est une heureuse découverte d’une poésie qui présente une « décantation du paysage miroitant entre présence et effacement » (présentation du livre).