Claude Cahun - Vues et Visions par Tristan Hordé

Les Parutions

8 oct.
2026

Claude Cahun - Vues et Visions par Tristan Hordé

Claude Cahun - Vues et Visions

 

 

 Le texte de Vues et Visions a été publié en revue en 1914, sous le nom de Claude Courlis, puis avec les dessins en 1919 dans un format (20x20cm) qui permettait de lire les vues sur la page de gauche, les visions à droite, les dessins de Marcel Moore enveloppant les poèmes en prose ; c’est cette édition qui est reproduite en fac-similé. Claude Cahun est le pseudonyme de Lucy Schwob (1894-1954), nièce de Marcel Schwob1, qu’elle a beaucoup lu ; elle choisit volontairement un prénom ambigu et reprend le nom de naissance de sa grand-mère. Suzanne Malherbe (1892-1972) a signé ses dessins Marcel Moore (ou Moore), travaillant dans plusieurs livres avec sa compagne. Le prénom de l’autrice a un caractère double, du côté de l’androgynie, quand "Marcel" marque plutôt un refus du genre féminin d’une autre manière que le prénom mixte "Claude". On peut voir Claude Cahun2 photographiée près d’un miroir, image d’un double avec un côté féminin et un autre quasi masculin : c’est un jeu de miroir, qui gouverne largement la construction du livre, pour le texte comme pour les dessins. Les vues sont des poèmes dont le motif est une ville de la côte atlantique, Le Croisic, les visions en regard conduisent dans l’Antiquité romaine, en Italie, en Grèce et dans l’Empire, de Rome à Tibur et Cnide, avec des figures attachées aux lieux, de César ou Marc Aurèle à Trajan.

 

Dans le premier poème, page de gauche (Le Croisic 1912), un narrateur rapporte son arrivée en villégiature ; il cherche le calme pour se reposer de la vie bruyante à Paris, mais s’il apprécie « l’air pur » en laissant sa fenêtre ouverte, les bruits des oiseaux et des marins gênent son sommeil : « Dépaysé, jamais je n’ai si mal dormi ». Le narrateur note qu’avant de s’endormir il rêve ; sa vision conduit le lecteur à Rome, sous le règne d’Auguste. Contrairement au premier narrateur, il ne quitte pas un lieu déplaisant, au contraire, « hélas ! il me faut te quitter, ô Mantoue ! », et les propositions d’une partie du poème s’opposent à la relation de la vue ; ainsi, pensant à la ville il « crain[t] l’insomnie », mais grâce à la « fenêtre close », à l’épaisseur des rideaux et malgré l’« air impur » à cause des parfums, il dort profondément, « Dépaysé, jamais je n’ai si bien dormi ». Les phrases sont syntaxiquement identiques avec inversion du point de vue, sauf pour décrire l’arrivée dans le nouveau lieu : à Rome, dans l’imaginaire, comme au Croisic,

 

Après un voyage, si court soit-il, de l’eau chaude, un lit frais, vous sont choses précieuses. J’en use.

 

Marcel Moore choisit d’évoquer, à gauche, dans la partie basse de la page, le bruit avec une mouette qui crie, bec contre le bord du texte, d’autres en vol dans la partie haute ; à droite, un diffuseur de parfum monte son tube jusqu’au haut de la page, à la même hauteur que le bec d’un des oiseaux.

 

Les 24 autres double pages présentent des variations entre vue et vision selon le principe de construction adopté. Dans la huitième (Le Croisic — Corinthe), la vue et le toucher sont en jeu et les deux poèmes ne varient que par quelques mots ; ainsi pour l’entrée :

 

Un (printemps — repos) tardif m’alanguit ; couché (parmi les feuilles mortes — parmi les coussins roux), je paresse avec volupté.

 

Au « jeu du vent » correspond l’action d’une jeune femme, aux « petites branches de tamaris » répond le « voile parfumé ». Le passage dans un autre temps et dans un autre espace ne transforme pas entièrement ce qui se produit, la vision épouse forme et vocabulaire de la vue ; le toucher de la branche — de la femme étant exclu, tout passe par la vue : « J’observe l’océan qui paraît mauve […] — « J’observe ses yeux qui paraissent mauves […]. La dernière phrase des deux poèmes est identique, sauf pour le nombre : « (océan) Mauve, en effet ; […] — « (yeux) Mauves, en effet […]. Les dessins de Marcel Moore répètent cette quasi identité des poèmes. Dans l’un et l’autre, le sommet de la tête d’un homme couché occupe le bas de la page ; la tête de profil, tournée vers l’extérieur, regarde vers le haut ; les fines branches d’un tamaris sortent d’un arbre, masse noire en haut de la page, tout comme le voile d’une robe noire descend jusqu’au visage et l’on voit d’une femme le bas du visage et la naissance d’une épaule.

 

Dans les deux poèmes les plus courts (X, Le Croisic — Cnide), vue et vision sont organisés à partir de la vue et de l’ouïe et la syntaxe de la première phrase leur est commune, seul le complément du verbe change, « Je n’entends que la mer — la musique sacrée ». Quelques mots sont repris ou le dérivé d’un mot, mais le contexte diffère en passant de vue à vision, (vagues, écume — vagues d’écume), (marches immenses — marches immenses), (blanches — blancheur) et Aphrodité apparaît avec l’autre nom de la déesse de l’amour, Cypris.

 

On ferait des remarques analogues dans la lecture des autres poèmes. Dans les vues comme dans les visions, les lieux font l’objet d’une attention particulière ainsi que les couleurs, les reflets, les jeux de lumière. Les vues sont toutes autour du Croisic alors que dans les visions l’imagination parcourt l’empire romain. Les différences temporelles, bien rappelées par des détails, n’empêchent pas les multiples correspondances : plaisir du presque double, une phrase de vue est reprise dans visions, mais ce qui suit ensuite dans le poème s’éloigne et les mots repris le sont dans un autre univers. Les dessins, toujours en noir et blanc, suivent à leur manière le contenu des poèmes ; parfois seulement quelques lignes pour le contour d’un visage, ils manifestent le plaisir des courbes, des arabesques, opposent en passant de la page de gauche à celle de droite les verticales aux horizontales. L’ensemble est dans la lignée d’Aubrey Beardsley, à l’origine de l’Art nouveau.

Les textes de Claude Cahun ont rarement été réédités, il est fort utile pour construire les enjeux de Vues et Visions de lire la préface très bien documentée d’Andrea Oberhuber, elle met en valeur « les affinités électives entre l’écriture poétique et le trait graphique ».

 

1 Marcel Schwob (1867-1905), auteur de Le Livre de Monelle, Cœur double, Vies imaginaires, était aussi traducteur (Shakespeare, Defoe, Richter), ami de Jarry, Jules Renard.
2 Photographie visible en ligne.

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis