Nadja, Lettres à André Breton par Tristan Hordé

Les Parutions

18 sept.
2026

Nadja, Lettres à André Breton par Tristan Hordé

Nadja, Lettres à André Breton

 

 

La parution de Nadja en 1928 marque une étape essentielle dans le surréalisme. André Breton a mis au premier plan dans ce livre la présence du merveilleux dans la vie quotidienne, d’où la frontière mouvante entre le réel et l’imaginaire, et la place importante du hasard objectif. Nadja elle-même, par sa vie et sa plongée dans la folie, est vue comme une figure privilégiée de la liberté. Le caractère autobiographique du livre ne laisse pas de doute, une femme réelle a bien vécu sous ce nom de « Nadja », sans que l’on puisse par la seule lecture connaître quoi que ce soit d’elle. Les recherches d’Olivier Wagner, sous le titre "La vraie Nadja", reconstituent ce que l’on peut savoir de sa vie pendant et après sa rencontre avec André Breton1; il s’est également intéressé aux femmes qui ont prétendu être la Nadja du livre. Cette première partie passionnante s’ouvre avec une photographie de Nadja — la vraie ; elle est suivie de ses lettres envoyées à André Breton, de brouillons de lettres et de quelques proses et poèmes ; l’ensemble s’enrichit d’un choix de dessins reproduits avec soin2. Le tout, « puissant témoignage de qui elle fut réellement », longtemps dispersé dans des collections privées, était resté inédit. Le personnage mis en scène par André Breton perd aujourd’hui en partie son mystère et le livre aide aussi à questionner la place de la femme dans l’imaginaire surréaliste, muse prétexte à écriture — L’amour la poésie, comme titrait un recueil Éluard — plus que personne vivante.

 

 

Aucune anecdote pour rapporter la vie de Nadja, pseudonyme qu’elle avait choisi, ce qu’elle explique à André Breton lors de leur première rencontre, « Nadja, parce qu'en russe c'est le commencement du mot espérance, et parce que ce n'en est que le commencement. » La jeune femme, pour l’état civil Léona Delcourt, se présente donc d’emblée comme à côté de ses contemporains. Née près de Lille en 1902, elle a eu une fille à 17 ans et est venue en 1924 à Paris pour y vivre, ses parents élevant l’enfant. Sa relation avec André Breton est brève, elle le rencontre à Paris le 3 octobre jusqu’au 13 octobre 1926. Ensuite, Nadja écrit à celui qui a transformé sa vie, sans avoir de retour ; ce n’est qu’en janvier 1927 qu’André Breton répond aux demandes de Nadja amoureuse : dans une lettre, après d’autres, elle questionne, « que fais-tu de ma vie ? /[…] Quand viendras-tu te nicher dans mon sein … » (3/1/27) et André Breton la rejoint à son hôtel, comme l’indique plus tard une lettre de Nadja, « Mon chéri, / Voilà 12 jours passés depuis notre rencontre… Je ne sais si tu veux que ça dure toujours !... » (15 janvier 27), ce qu’elle confirme le lendemain (« J’ai rencontré dernièrement un individu que je ne rencontrerai plus »).

La dernière lettre de Nadja est écrite autour du 25 février 1927, le brouillon d’une lettre du 14 mars, non envoyée, est en partie incohérente, sauf la dernière phrase qui renvoie sans doute à la manière dont elle vivait sa relation, « Je ne sais ce que vous voulez de moi ». Son état s’est aggravé et une semaine plus tard la propriétaire de l’hôtel où elle loge est obligée d’appeler la police, Nadja est en crise, elle est internée avec le diagnostic de "démence précoce", d’abord à Sainte-Anne, puis dans la région parisienne et enfin dans la région de Lille à la demande de ses parents. Elle ne sortira pas de l’asile et il y a peu de changements dans les rapports médicaux — les médecins parleront de schizophrénie à partie de 1939 — et elle mourra en 1941, sans doute de faim comme beaucoup de personnes internées.

 

Les lettres rassemblées sont, d’abord, les lettres d’une femme amoureuse : elle écrit dès le 9 octobre pour un rendez-vous, ajoutant « Je veux vous revoir », et le 22, conclut sa lettre par « André, Je t’aime. Pourquoi, dis, pourquoi m’as-tu pris mes yeux ? ». Elle ne cesse ensuite de lui demander quelques mots (« Trouvez le temps d’écrire quelques mots à votre Nadja », 10/11/1926) et de lui proposer des rendez-vous auxquels il ne vient pas. Elle apparaît fragile et sans assise dans le monde, s’accrochant à un amour qu’elle devine non partagé mais qui donne un sens à sa vie. Elle s’obstine donc à le faire vivre dans les lettres qu’elle envoie ; elle n’ignore pas cependant qu’elle est seule à penser un "nous", et que ce qu’elle a connu avec André Breton ne sera plus, par exemple le 15 novembre :

 

Je ne suis qu’une petite chose inerte et perdue ; perdue dans la foule… perdue dans mes souvenirs… perdue dans mes phrases aussi ! Je reste là suspendue dans ce rêve… […] C’est si grand m’amour cette union de nos deux âmes, si profond et si froid cet abîme où je m’enfonce sans jamais rien attendre, sans rien étreindre de l’au-delà. Et puis quand je reviens toi tu es là… […] je t’étreins toi, toi tu es là mais la mort elle aussi est là, oui elle est là derrière toi, mais qu’importe. / Je ne peux finir.

 

 

Elle n’obtient de l’écrivain, le 1er novembre, qu’un texte relatant leur rencontre et proteste fortement en prenant connaissance de ce qu’elle lit comme un « portrait dénaturé » d’elle, comprenant qu’André Breton ne restituera rien de ce qu’elle a vécu. Quand elle est mise à la porte de son hôtel, pour absence de paiement, elle lui envoie la liste des chambres qu’elle a visitées avec le prix de chacune d’elles pour qu’il la conseille ; ce n’est qu’après une lettre du 3 janvier 1927, suppliante, « Dis, réponds. Que fais-tu, où es-tu ? » qu’il donne signe de vie et qu’ils se retrouvent dans la nouvelle chambre, ce qui est noté dans une lettre du 15 janvier (« Voilà douze jours passés depuis notre rencontre »).

La rupture est définitive le 31 janvier, annoncée par un pneumatique d’André Breton. Il s’agit pour Nadja d’« un coup de massue » et elle analyse clairement ce qui est pour elle une chute ; leur relation l’a profondément changée — « Tu m’as fait devenir belle, André. Je me sens légère malgré tout, mais je t’en veux de cela » — et elle sait qu’elle ne peut revivre ce qu’elle était avant le 3 octobre. Elle ne sait comment accepter ce qui dépassait pour elle ce que l’on met dans les mots "amour" ou "passion", elle écrit le 4 février 1927 une longue lettre autour de ce qui est pour elle impossible à vivre, la séparation,

 

[…] ce flottant soutien m’a si bien transformée que je ne me reconnais pas. […] je me sens perdue si vous m’abandonnez… car tout le reste du monde m’est redevenu l’inconnu

 

Elle répètera jusque dans ses dernières lettres sa transformation qui n’a pour elle de sens que dans « cette… entente, cette union », elle dira aussi son incompréhension, « Pourquoi m’avoir élevée si haut pour me laisser tomber ensuite », même si elle comprend que par ailleurs il est « bien comme les autres après tout ». 

 

Fin de l’histoire. Restent les dessins, quelques proses et poèmes, une correspondance passionnée, un livre qui porte son nom choisi, devenu un mythe qui a effacé la femme réelle. La présentation d’Olivier Wagner pèse ce qu’a pu être la responsabilité d’André Breton (qui se sentait coupable) dans la folie de Nadja, surtout redonne avec empathie vie à Léona Delcourt/Nadja et la rend présente. Livre qu’on lira et relira même sans être attaché au surréalisme.

 

 

1 Sur la vie de Nadja / Léona Delcourt, Hester Albach, Léon, héroïne du surréalisme (traduction du néerlandais Arlette Ounanian, 2009)

2 Lettres et dessins de Nadja sont exposés à la galerie Gallimard du 4 septembre au 3 octobre, exposition organisée par Olivier Wagner et Alban Cerisier.

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